Pour une contemplation subversive

Pour une contemplation subversive
Pellet Christophe
Ed. Arche

Hommage à Claudette Oriol-Boyer

Du style tardif

Du style tardif
Said Edward W.
Ed. Actes Sud

Publié à titre posthume, Du style tardif, issu du séminaire très fréquenté qu'Edward W. Said tint à l'automne 1995 à l'université de Columbia à New York, examine les oeuvres produites, sur la fin de leur vie, par des artistes aussi différents que Richard Strauss, Beethoven, Arnold Schoenberg, Thomas Mann, Jean Genet, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Constantin Cavafy, Samuel Beckett, Luchino Visconti et Glenn Gould.

S'appuyant sur la notion de « style tardif » forgée par Adorno, Said s'attache ici à montrer que, loin de nécessairement incarner, de par leurs accomplissements formels, le seul triomphe d'une maîtrise ou d'une quelconque « sagesse » que tel ou tel artiste aurait acquises au fil du temps, nombre d'oeuvres ultimes demeurent profondément marquées au sceau de la fondamentale intranquillité qui caractérise la relation que, même au soir de son existence, tout authentique créateur entretient avec le monde. Bien que d'une tout autre nature que celui dont Said lui-même eut à faire la longue et douloureuse expérience, l'« exil » intérieur auquel certains artistes se voient confrontés jusqu'à leur dernier souffle, leur enjoint en effet, comme à lui, de se refuser obstinément à tout compromis en forme d'illusoire réconciliation avec la trajectoire que le dehors voudrait assigner à leur parcours.

Aussi brillants que révélateurs, ces essais d'une éminente rigueur intellectuelle et porteurs d'intuitions fulgurantes pourraient bien, dans leur éloquence et leur passion, constituer l'ultime chef-d'oeuvre d'Edward W. Said lui-même.

Fugues

Fugues
Sollers Philippe
Ed. Gallimard

Ce volume est la suite logique de La gueree du Goût (1994), d'Eloge de l'infini (2001) et de Discours Parfait (2010). Jamais trois sans quatre.

Une fugue, je n'apprends rien au lecteur, est une composition musicale qui donne l'impression d'une fuite et d'une poursuite par l'entrée successive des voix et la reprise d'un même thème, et qui comprend différentes parties : l'exposition, le développement, la strette. La strette, comme on sait, est la partie d'une fugue précédant la conclusion, où les entrées du thème se multiplient et se chevauchent. Les thèmes sont ici multiples, mais, en réalité, il n'y en qu'un : la formulation comme passion dominante.

Le mot 'fugue' a aussi un autre sens, toujours musical : les enfants rebelles font souvent des fugues dans la nature. Il ne leur arrive pas forcément malheur. Il est vrai qu'ils ne deviennent pas universitaires ou membres des institutions asadémiques. Leur tempérament est foncièrement anachiste. Leurs choix sont variés, mais tendent tous à la liberté. Ph. S

 

L'encre de la mélancolie

L'encre de la mélancolie
Starobinski Jean
Ed. Seuil

Une étude de la mélancolie au fil de l'histoire littéraire, à travers ses différentes figures et les sens qui lui ont été attribués.

Le romancier naïf et le romancier sentimental

Le romancier naïf et le romancier sentimental
Pamuk Orhan
Ed. Gallimard

En 2010, devant les étudiants de l'université américaine Harvard, Orhan Pamuk développe sa vision de la littérature grâce à six conférences données dans le cadre des « Charles Eliot Norton Lectures ».

Dans ce cycle d'interventions - auquel s'ajoute un épilogue - le Prix Nobel n'hésite jamais à parler de sa propre biographie, de ses propres livres, de son travail d'écriture et surtout de sa pratique de lecteur. La thèse sous-jacente de ces sept textes est empruntée à Friedrich Schiller qui, dans un ouvrage célèbre (Über naive und sentimentalische Dichtung, 1796), schématise sa conception de l'écriture en distinguant le poète naïf, qui serait du côté de la nature, écrivant spontanément, du poète sentimental, qui doute de son écriture, expérimente, réfléchit à la forme et aux enjeux esthétiques et sociaux de son écriture.

À partir de ce postulat, Orhan Pamuk passe en revue les grands textes qui ont marqué notre histoire culturelle et s'appuie sur Tolstoï, Stendhal, Flaubert, Proust, Defoe, Sartre, Balzac ou Dostoïevski pour construire cette belle introduction à la littérature.

Journal 1942-1944

Journal 1942-1944
Lemarchand Jacques
Ed. Claire Paulhan

Lorsque Jean Paulhan lui demande en mai 1943 s'il accepterait de
succéder à Pierre Drieu La Rochelle à la tête de La Nouvelle Revue
française, le jeune Jacques Lemarchand en est le premier « ahuri ». Né en 1908 au sein de la bourgeoisie bordelaise, élevé chez les
marianistes, inscrit à la Sorbonne, il n'a publié que deux livres :
R.N. 234, puis Conte de Noël, chez Gallimard en 1934 et 1937. Depuis
1941, il travaille comme archiviste au « Chantier des chômeurs
intellectuels » du Ministère de la Marine, où il s'est lié d'amitié
avec Jean Tardieu, Henri Thomas, Charles Braibant, Jean Lescure, André Frénaud et quelques autres, plus ou moins résistants. Il donne aussi des comptes rendus littéraires dans la presse collaborationniste : Je suis partout, La NRF, La Gerbe - où, en juillet 1942, il s'est livré à un « début d'agression contre l'esprit NRF », en raillant «l'intellectuel étriqué, menu, menu, constipé, que nous ont forgé vingt années de littérature pure, asphyxiante, mortelle ».
Bien que Jacques Lemarchand se sente « le jouet d'une manoeuvre » de Jean Paulhan pour arracher La NRF à la Collaboration, le rôle d'« homme de paille » le tente, qui le distrairait de son ennui. La « combinaison Lemarchand » fera long feu, car les autorités d'Occupation, méfiantes, ne donneront pas suite... Mais c'est toute une vie qui a changé de cap : proche aussi bien de l'ancienne génération des éditeurs de la maison (Paulhan, Arland, Parain) que de la relève (Camus, Queneau), Jacques Lemarchand appartient dorénavant au comité de lecture de Gallimard.
Tenu chaque jour à partir du 1er janvier 1942 et publié intégralement, ce Journal enregistre par ailleurs la « situation sentimentale » de son auteur, qu'il estime « très compliquée, et pleine de menaces ». Le recensement lancinant des actes sexuels de Jacques Lemarchand laisse cependant apparaître un amour différent de « toutes ces histoires de femmes », celui qu'il éprouve jalousement pour une jeune femme qui l'a quitté : ce sera le thème du roman allusif et aigu qu'il publiera à la fin de l'année 1944, Geneviève (réimprimé, en novembre 2012, par les Éditions Rue Fromentin).
Dans les pages de ce Journal, que Lemarchand voulut préserver du « risque de littérature », domine un incessant mouvement, nécessaire à sa survie dans Paris occupé : recherches d'argent, de copie, de nourriture, d'alcool et de cigarettes, petits trafics, marché noir, lectures des seuls livres autorisés par les Commissions de Censure, rencontres dans les cafés jusqu'à l'heure du couvre-feu et, malgré les alertes, séances de cinéma ou représentations théâtrales, pendant lesquelles s'est formé le futur grand critique dramatique de Combat et du Figaro littéraire...

La sainteté de Bataille

La sainteté de Bataille
Surya Michel
Ed. Eclat

L'oeuvre de Georges Bataille (1897-1962) s'introduit dans les grands courants de la pensée du XXe siècle pour en perturber durablement les rouages. Elle contamine la philosophie, la psychanalyse, la littérature, l'art pour en transfigurer les icônes, en déranger l'établissement. Dès lors, Bataille «partage», c'est le moins qu'on puisse dire, et le livre de Michel Surya, à la suite de son Georges Bataille, la mort à l'oeuvre (1987 ; repris en «Tel», Gallimard, 2012), rend compte vertigineusement de cette fission irréparable qu'il a fait subir à toutes les disciplines, à travers une oeuvre justement indisciplinée, constituant la «somme athéologique» d'une religion sans dogme, d'où émerge la figure d'un saint Bataille, décidément scandaleux, et dont l'épisode d'Acéphale, longuement évoqué ici, constitue l'acmé et le renversement.

Outre ses activités d'éditeur (Éditions et revue Lignes), Michel Surya poursuit une oeuvre exigeante (littéraire et philosophique). Il est entre autres l'auteur de Humanimalités (Léo Scheer, 2004), La Révolution rêvée (Fayard, 2004), L'Éternel retour, roman (Lignes/Léo Scheer, 2006), Portrait de l'intermittent du spectacle en supplétif de la domination (Lignes, 2008), L'Impasse (Al dante, 2010), et Le Polième. Bernard Noël (Lignes, 2011).

Lire Philippe Muray

Lire Philippe Muray
Collectif
Ed. Pierre-Guillaume de Roux

« Une histoire de la littérature en fonction des consensus qu'elle désespère à travers les âges serait à faire. On y croiserait les niaiseries de chevalerie (le kitsch du XVIe siècle, ce que lisaient les midinettes de l'époque) mises à mal par Cervantès, ou encore l'obscénité sulpicienne parvenue à son plus haut degré et démolie par Sade. On y trouverait Molière en train d'affliger le parti dévot. Et aujourd'hui quoi ? Quelles images « fédérantes » et intimidantes ? Notre Télébazar de la charité, probablement, avec sa légitimité quotidiennement renouvelée par l'audimat. Notre parti dévot à nous. »

Ironie du sort, Philippe Muray (1945-2006), impitoyable critique du Moderne, est aujourd'hui plus consensuel que jamais... Fêté par les bobos ! Celui qui dénonça les horreurs de la Fête permanente. Pétrifié dans le rôle du comique de talk show ! celui qui s'escrima, sa vie durant, à pulvériser les discours dominants de l'Empire du Bien. Pour conjurer ce néoconformisme, il est donc urgent de revenir à la démarche romanesque de Philippe Muray. D'en suivre, pas à pas, les découvertes explosives.

Ce collectif est dirigé par Alain Cresciucci, auteur notamment des Désenchantés (Fayard, 2011) et d'une biographie d'Antoine Blondin (Gallimard, 2004).

Lettres vives. La correspondance. Petite anthologie littéraire

Lettres vives. La correspondance. Petite anthologie littéraire
Anthologie
Ed. Parangon

Notre anthologie de la correspondance épistolaire vient saluer les hommes et les femmes que l'époque, le coeur ou les idées ont placés devant la feuille blanche où leurs mots solitaires, chemin faisant, ont tenté d'oublier la distance en confiant indignations, inquiétudes sourdes, molles mélancolies, visions du monde ou de l'art. Des lettres de Sénèque ou de Mme de Sévigné l'inconsolable à celles de Vincent à Théo, la route est longue ; le temps prend son temps, de relais en relais, de diligences qui ne font pas diligence, de courriers romains en postillons et chevaux frais avalant les kilomètres à la fougue du désir palpitant de ligne en ligne sur de chères missives. Ainsi nous offrons au lecteur un éventail coloré de lettres, pour qu'il hume le parfum restitué d'un monde déchu, à l'heure où l'attente de la sonnerie du téléphone et la consultation rapide du répondeur ont remplacé ce rituel de la lenteur, où la main venait effleurer le papier imprégné des senteurs de la belle épistolière pour étreindre, voluptueusement, les mots abandonnés...

Allaphbed, vol. 6 Vertige d'Aragon

Allaphbed, vol. 6 Vertige d'Aragon
Forest Philippe
Ed. Editions nouvelles Cécile Defaut

En 1958, commentant le premier roman d'un jeune écrivain, Aragon écrivait dans Les Lettres françaises : «Je n'ai jamais rien demandé à ce que je lis que le vertige : merci à qui me fait me perdre, et il suffit d'une phrase, d'une de ces phrases où la tête part, où c'est une histoire qui vous prend. Aucune règle, ne préside à ce chancellement pour quoi je donnerais tout l'or du monde.» Il y a beaucoup de choses qu'on ne peut pas demander à l'oeuvre d'Aragon. Il y en a beaucoup qu'on ne peut accepter d'elle qu'avec la plus haute prudence. Mais, quant au vertige, il n'est que peu d'écrivains qui aient su le susciter avec tant d'excès et de virtuosité. Il y a, pour parler comme Aragon, un «perdre-pied» propre à cette oeuvre et qui lui confère son mouvement frénétique, l'arrache sans cesse à ce qu'elle est, la sauve en somme d'elle-même.