La zone grise. Entretien avec Anna Bravo et Federica Cereja

La zone grise. Entretien avec Anna Bravo et Federica Cereja
Levi Primo
Ed. Payot

Un 1983, Primo Levi s'entretient avec deux historiens, Anna Bravo et Federico Cereja, et revient sur son expérience des camps. Il se penche notamment sur la zone grise, cette bande aux contours mal définis « qui sépare et relie à la fois les deux camps des maîtres et des esclaves » et dont la classe hybride des prisonniers fonctionnaires est « l'ossature et l'élément le plus inquiétant ». Il s'agit de témoigner de cas précis pour comprendre et de comprendre pour mieux juger. Primo Levi le fait avec son style net et précis dont l'équivoque est à jamais bannie.

Précédé d'une importance préface de Carlo Ginzburg, et d'une note de Federico Cereja, l'entretien de Primo Levi est suivi d'une postface d'Anna Bravo : ces textes forment un ensemble incomparable pour aborder une des questions les plus délicates de l'historiographie des camps.

Ils offrent aussi un véritable viatique pour les femmes et les hommes que ne rebute pas la complexité du mal.

Georges Bataille. La politique de l'impossible

Georges Bataille. La politique de l'impossible
Besnier Jean-Michel
Ed. Editions nouvelles Cécile Defaut

Notre temps a bien besoin du témoignage de l'irréconciliation avec ce qui est dont Bataille a décliné les visages. Sa «politique de l'impossible» prend le parti de la subversion dans un contexte qui n'est certes plus le nôtre, mais elle reste à mes yeux un programme susceptible d'affronter les prétentions contemporaines à enfermer la totalité des possibles dans une prétendue mondialisation.

S'il est une leçon à retenir de son «humanisme déchiré», c'est bien celle qui déclare vain d'étouffer l'angoisse associée au fait d'être un homme. Ni «la politique du possible» rivée aux impératifs de la mondialisation, ni les sciences et les techniques enclines à faire advenir le posthumain, ne sauraient l'ignorer encore longtemps.

Le vouloir dire de Francis Ponge

Le vouloir dire de Francis Ponge
Maldiney Henri
Ed. Encre marine

«Surgissez bois de pins ! Surgissez dans la parole !»

Appelant choses et mots à venir paraître au jour de l'existence, c'est entre ces choses et ces mots, dans les mots eux-mêmes que se cherche la poésie de Francis Ponge qui, du Parti-pris des choses à La Rage de l'expression, aura tenté le plus extrême : oser dire.

Le plus extrême, car extrême est toute parole qui, prenant son inspiration de l'appel muet des choses, veut les dire, veut, leur répondant, co-naître avec elles au monde. Mais comment dire la chose sans faire d'elle un objet mort ? Comment se rapporter à la langue sans en figer le lexique en un système pré-construit de significations qui n'ouvre rien du monde qu'il entend décrire ? Dire le galet sans pétrifier le discours, ou dire du pré la verte vérité requiert alors un jeu. Non celui, suffisant, qui idolâtre le texte ; mais celui qui, tendu, s'instaure entre choses et mots et suscite l'origine même de la parole, soit pour nous qui parlons, de notre être-au-monde.

C'est ainsi à une analyse précise de l'ob-jeu ravivant la verbo-motricité première de l'homme et les appels du monde muet que cette étude nous convie. Avec la poésie de Francis Ponge, par elle, c'est alors l'origine même de la parole qui vient à se dire, cette puissante origine nocturne qui, nommant, ouvre le jour, le jeu du monde.

Ce que parler veut dire nous l'apprenons des poètes. Parce qu'ils sont partagés entre les choses et les mots comme nous. Mais eux le savent et certains le disent en propres termes.

Leur parole, alors, a la violence de ce qui, divisé d'avec soi, a à devenir réel. Telle l'écriture de Francis Ponge.

Il fallait en tenter l'approche en souvenir de l'ami, en faveur de l'esprit.

H. M.

Histoires confidentielles

Histoires confidentielles
Herbart Pierre
Ed. Grasset

Douze récits de déchirantes déchéances. La jalousie, le renoncement social, la prostitution, jusqu'à la folie et la mort... Pierre Herbart les aborde avec une compréhension, une humanité, une absence de jugement moral, qui leur donnent un frémissement de pureté. Toute la violente tendresse d'un des grands auteurs de la littérature française du XXe siècle, dont le nom sort du secret pour nous apporter sa lumière.

Pierre Harbart. L'orgueil du dépouillement

Pierre Harbart. L'orgueil du dépouillement
Moreau Jean-Luc
Ed. Grasset

En 1929, André Gide accueille sur l'orbite très exclusive de ses intimes un jeune homme de vingt-six ans à qui il prête « tous les charmes de l'enfer ». Il a été un proche de Jean Cocteau, il fume de l'opium : « Ecrivez. » Pierre Herbart est devenu l'auteur d'une oeuvre secrète, mais qui est un mot de passe pour les amoureux de la littérature. De La Ligne de force, sur la colonisation française en Indochine, on a pu dire que c'est « plus fort que L'Espoir de Malraux ». Avec L'Âge d'or, il a écrit le grand livre sur l'homosexualité qu'on aurait précisément pu attendre de Gide. Styliste merveilleux, homme en retrait, par une élégance désintéressée et bien rare, il doit être placé parmi les écrivains français majeurs du XXe siècle.

Fils d'une famille bourgeoise déclassée, un temps communiste, préparant le célèbre voyage en URSS de Gide, résistant héroïque (il a libéré la ville de Rennes sous le nom qu'on lui avait donné malgré lui de « général Le Vigan »), homme de presse avec Albert Camus, il n'a jamais tiré aucun avantage social ou politique d'actes qui auraient valu des ministères ou des fauteuils académiques à plus d'un. Herbart ou : le talent et la grâce.

Cette première biographie s'appuie sur de nombreux témoignages et documents inédits.

Vingt ans et plus. Journal 1991-2012

Vingt ans et plus. Journal 1991-2012
Rondeau Daniel
Ed. Flammarion

« Mon grand-père, modeste vigneron de Champagne, tenait le journal des vents et des températures, de la fleur de la vigne, des maladies et des vendanges. Je décidai de faire comme lui et comme ma mère (qui notait aussi chaque centime dépensé sur son agenda). Je n'avais jamais ouvert mes cahiers. Je les ai lus comme s'ils étaient d'un autre. Il m'a semblé y retrouver un peu de l'eau de la vie, quelques gouttes, recueillies dans la paume de la main, au jour le jour, avant le filtrage. Eau vive : amitiés, désamitiés, engagements, voyages, hauts, bas, solitudes, indignations, rencontres, nouveaux départs, lectures, regrets, libertés et bonheurs. » Daniel Rondeau

Dans ces cahiers, on croise des responsables politiques (Chirac, Mitterrand, Balladur, Védrine, Kouchner, Villepin, Sarkozy), des écrivains, des marins et des boat people, beaucoup d'amis français et étrangers, des archéologues et des boxeurs. Mais ce qui frappe à la lecture, ce qui restera longtemps, c'est le regard d'un homme passionné par la littérature et la France, qui arrive à nous faire entrevoir l'histoire en marche.

Mettez un livre dans mon cercueil

Mettez un livre dans mon cercueil
Polac Michel
Ed. PUF

Ce choix de chroniques publiées dans L'Événement du Jeudi puis dans Charlie Hebdo de 1997 à 2009 est à l'image de l'animateur de télévision que l'on a connu : le ton y est direct, les coups sont portés sans retenue, les admirations d'une sincérité et d'une spontanéité absolues, loin, bien loin des poses compassées du « milieu » littéraire.

Ces textes montrent quel lecteur infatigable était Michel Polac. Semaine après semaine, il présente le meilleur de la production mondiale en langue française, tous genres et toutes époques confondus, sans se priver de louer ceux qui le méritent et de débiner les « ph/raseurs ». Avec cette bonhommie sans fard qui est la sienne, il dessine là, porté par un jugement très sûr, les contours d'une bibliothèque idéale.

Le livre multiple

Le livre multiple
Thirlwell Adam
Ed. l'Olivier

Saviez-vous que Barthes est un multiple de Diderot ? Que dans ses lettres à Louise Colet Flaubert essayait de lui dire délicatement qu’il ne l’aimait pas ? Que Laurence Sterne a inventé « la lassitude du roman » avant André Breton ? Que le roman est international ?

Dans cet essai littéraire où la rigueur fait bon ménage avec la fantaisie, Adam Thirlwell nous plonge dans l’histoire captivante de la circulation des textes. En évoquant Flaubert, Kafka, Borges, Gadda, Hrabal, Sterne, Gombrowicz ou encore Nabokov, il explore comme dans un roman policier l’histoire secrète des grandes oeuvres de la littérature, et développe une théorie originale de la littérature comme traduction.

L'autre Blanchot : l'écriture de jour, l'écriture de nuit

L'autre Blanchot : l'écriture de jour, l'écriture de nuit
Surya Michel
Ed. Gallimard

A partir des positionnements de M. Blanchot sur ses écrits politiques passés, dont la participation à la presse d'extrême droite est aujourd'hui avérée, M. Surya livre une réflexion sur les conséquences de la pensée. Revendiquant l'exigence éthique de l'écriture et du sens des mots, l'écrivain tient pourtant la pensée pour inconséquente, au point de l'assujettir aux opinions les plus extrêmes.

De quel amour blessé : réflexions sur la langue française

De quel amour blessé : réflexions sur la langue française
Borer Alain
Ed. Gallimard

Qu'est-ce qui constitue le projet d'une langue, en quoi la langue française est-elle à nulle autre pareille ? Comment croire et comprendre qu'elle disparaît sous nos yeux à une telle vitesse, et avec elle une civilisation ? Ces pages s'attachent à identifier un héritage collectif inestimable, à donner la mesure d'un trésor. Écrites dans un style délié et jubilant, elles se lisent non comme un éloge ou une célébration, mais comme une suite de dévoilements par lesquels se révèle la richesse d'un français que nous utilisons en sous-régime, inconscients le plus souvent de ses immenses possibilités. Le lecteur, hautement réjoui par l'éblouissante érudition de ce texte, trouvera, plus que la description d'un désastre à venir, un chant d'amour à notre langue, qui se pose aussi en oeuvre de salut public.