L'aventure du désert

L'aventure du désert
Jordis Christine
Ed. Gallimard/L'infini

Je me suis longtemps demandé pourquoi certaines personnalités exerçaient sur nous une fascination sans fin. Emily Brontë, Rimbaud, T.E. Lawrence, Charles de Foucauld... pour citer pêle-mêle quelques-uns de ces personnages en apparence les plus opposés. Puis je compris qu'ils se ressemblaient. Les liait une expérience intérieure si profonde qu'une vie entière ils y restèrent fixés.

Foucauld, Lawrence, deux hommes que rapprochent une époque, l'aventure, la guerre, le désert, le renoncement. Tous deux partis vers des terres inconnues et des royaumes sans roi : Charles de Foucauld se rendit dans le désert et y rencontra Dieu ; T.E. Lawrence, s'il n'arriva pas à la même conclusion, ressentit lui aussi l'appel de cette terre sans bornes. Le désert, où trouver l'extrême, l'héroïsme, une autre existence - où entendre dans la solitude « le verbe vivant » que l'on porte avec soi.

Saints et héros, selon certains, espions de haut vol selon d'autres, une démarche essentielle relie ces chercheurs d'absolu, si différents soient-ils. Le goût de l'excès, peut-être, et la volonté de fuir la société ? Certain désir de s'écarter de la vie ordinaire, de « vivre à hauteur de mort »

Gustave Flauvert. Une manière spéciale de vivre

Gustave Flauvert. Une manière spéciale de vivre
de Biasi Pierre-Marc
Ed. Grasset

Qu'est-ce qu'une vie d'écrivain ? Une enfance, des amours, des voyages, des amitiés, des soucis d'argent, des mondanités, des succès, des revers... Mais, au fond, tout cela a-t-il quelque chose à voir avec l'oeuvre, l'écriture, le style ? Et qu'est-ce qui fait que cette vie-là, précisément, est celle d'un écrivain ?

Ces questions touchent toute entreprise biographique mais elles deviennent cruciales quand on aborde une figure comme celle de Gustave Flaubert. Si son oeuvre a révolutionné le romanesque, c'est au nom de nouvelles exigences - l'impersonnalité, le refus de conclure, la relativité des points de vue - qui installent au coeur de son écriture une figure du vide : « Personnalité de l'auteur : absente. » Comment, dans ce cas, partir à la recherche de l'écrivain sans trahir son projet ? Pour lui, l'oeuvre est tout, l'auteur n'est rien. Le plus beau cadeau que pourrait lui faire la postérité serait de ne rien savoir de sa vie contingente, en lisant ses textes comme s'il n'avait jamais existé...

Le problème s'aggrave encore si l'on considère l'autre aspect des choses : le versant « guenilles » de sa vie. Là, c'est bien pire : non seulement nul ne doute que Flaubert a existé, mais chacun peut se faire une idée très précise de son agenda en se plongeant dans les cinq mille pages de sa Correspondance. À l'impersonnalité structurale de l'oeuvre répond une exceptionnelle réussite de l'écriture du quotidien, tour à tour profonde, cinglante, drôle, émouvante...

C'est en jouant sur ce double registre que Pierre-Marc de Biasi ressuscite ici son Flaubert. De l'oeuvre à l'existence, en perpétuel aller-retour. Avec, entre les deux, « une manière spéciale de vivre »...

N'espérez pas vous débarrasser des livres

N'espérez pas vous débarrasser des livres
Jean-Claude Carrière & Umberto Eco
Ed. Grasset

Le gai savoir : rarement l'expression nietzschéenne se sera aussi bien appliquée qu'à ce livre... sur les livres ! Du papyrus au fichier électronique, nous traversons cinq mille ans d'histoire du livre à travers une discussion à la fois érudite et humoristique, savante et subjective, dialectique et anecdotique, curieuse et goûteuse.

On y parcourt les temps et les lieux, les personnes réelles s'y mêlent aux personnages de fiction, on y fait l'éloge de la bêtise, on y analyse la passion du collectionneur, les raisons pour lesquelles telle époque engendre des chefs-d'oeuvre, la manière dont fonctionnent la mémoire et le classement d'une bibliothèque. On y explique pourquoi «les poules ont mis un siècle pour apprendre à ne pas traverser la route» ou comment «notre connaissance du passé est due à des crétins, des imbéciles ou des adversaires».

Bref, on s'y amuse de la «furia littéraire» de deux passionnés qui nous entraînent dans leur folle farandole dont chaque tour surprend, distrait, enseigne. En ces temps d'obscurantisme galopant, c'est peut-être le plus bel hommage qui se puisse imaginer à la culture de l'esprit, et l'antidote le plus efficace au désenchantement.

Proust et l'obscur

Proust et l'obscur
de Margerie Diane
Ed. Albin Michel

« ' Les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l'obscurité et du silence ', écrit Marcel Proust dans Le Temps retrouvé.

Cette obscurité qui enveloppe l'oeuvre romanesque (où gisent le mensonge, le sadisme, l'obsession de l'enfance et ses révoltes mais aussi la passion de l'art), j'en explore ici à partir de La Recherche, mais aussi des premiers textes, fondateurs, moins connus, tels que Les Plaisirs et les Jours ou Jean Santeuil, la violence et l'ambivalence.

Dès ses vingt-cinq ans Proust se prépare à la solitude, devient le peintre de la jalousie et l'analyste du sadisme. Pourquoi tant d'obscure révolte contre la mère, sublimée par la suite dans La Recherche ? Pourquoi tant de voyeurisme ? C'est un point de vue personnel et particulier que j'adopte ici où, derrière les faux-semblants, loin des salons et des anecdotes, j'essaie de plonger au coeur ténébreux de son inspiration. »

Un homme singulier, Charles Baudelaire

Un homme singulier, Charles Baudelaire
Lazard Madeleine
Ed. Arléa

Singulier, Charles Baudelaire l'était à plus d'un titre. Personnage complexe, malheureux, on verra qu'en le débarrassant de sa légende, qu'il s'est plu lui-même à construire, Madeleine Lazard nous le rend proche et attachant.

Le contraste entre l'inadaptation sociale de l'homme, son impécuniosité quasi permanente et traumatisante, et l'oeuvre considérable du poète qui a ouvert les portes de la modernité est saisissant.

L'histoire de ses relations avec sa famille, et particulièrement avec sa mère, met en lumière l'opposition de deux mondes, celui des « bourgeois », qu'il haïssait, représenté par son brillant beau-père, général et ambassadeur, et celui qu'il s'était forgé, le monde de la littérature, de la poésie et de l'art sous toutes ses formes.

Céline

Céline
Sollers Philippe
Ed. Ecriture

Depuis sa mort, voici un demi-siècle, la stature de Céline n'a cessé de croître : qu'on le veuille ou non, il est un des auteurs majeurs du XXe siècle, un des plus lus, des plus commentés et assurément des plus disputés. Céline a inventé une manière entièrement nouvelle d'écrire le français. Son Voyage au bout de la nuit a été ressenti comme un choc, comme une révolution dans la manière de dire par le roman l'expérience humaine. C'est son oeuvre de polémiste qui devait plus tard lui aliéner durablement nombre de lecteurs. Mais peut-on vraiment dissocier le génie de l'écrivain des violences de l'homme ? Pour Henri Godard les deux sont inséparables.

Cette biographie se propose précisément de retracer le chemin de la vie à l'oeuvre, tout comme elle s'efforce de pénétrer le secret de cette existence à l'épreuve du travail de l'écriture. Elle part à la découverte des vérités contradictoires de Céline, que restitue par fragments, de l'enfance à la mort, une abondante correspondance récemment réunie. C'est un portrait souvent inattendu qui se dessine peu à peu : de l'enfant sage et affectionné du passage Choiseul au reclus de Meudon, en passant par le jeune commis de boutique, le cuirassier à jamais marqué par la guerre, le médecin des quartiers pauvres, l'antisémite furieux, le prisonnier de Copenhague... mais aussi l'amoureux de la mer et des ports, le copain qui adore parler sexe, enfin, le plus méconnu, l'homme qui mit le corps féminin et la danse au centre de sa vie.

Au fil des pages et des années, c'est une figure plus intime, plus complexe, plus déchirée aussi, que découvre le lecteur. Cet itinéraire hors du commun échappe décidément aux simplifications péremptoires.

Clara Malraux. Nous avons été deux

Clara Malraux. Nous avons été deux
Bona Dominique
Ed. Grasset

« Malraux, ce n'est pas seulement André. C'est aussi Clara : sans elle, sa vie, sa légende auraient sans doute été différentes.

Entre eux a existé un lien fait de complicité et de passion. Ils se sont aimés, déchirés, trompés. Ils ont tout connu ensemble, sauf l'ennui.

Vivant éperdument et en communion les fêtes des années vingt, à la confluence des débats intellectuels, politiques et artistiques, ils ont trouvé dans les voyages l'exotisme, la révolution chinoise, la drogue qui convenait à leurs tempéraments survoltés.

L'initiatrice du voyage en Indochine et du pillage des temples d'Angkor, c'est elle. Mais c'est elle aussi qui sauve Malraux de la prison et se lance avec lui dans toutes ses aventures, y compris la guerre d'Espagne.

Amoureuse mais libre, vivant ses amours à sa guise, elle supporte mal que son illustre compagnon lui rende la pareille. Supplantée par d'autres femmes - Josette Clotis, Louise de Vilmorin -, elle souffre de l'abandon mais ne se résigne pas. C'est une battante.

Faute de partager les combats de Malraux, elle se dresse contre ses idées. Elle milite de plein coeur du côté des faibles, des opprimés, et rêve de fraternité universelle.

Destin magnifique et cruel. Ce livre montre comment une femme moderne, libre, tente d'exister à l'ombre d'un grand homme. Non pas par lui mais avec lui. Et même, sans lui. » D. B.

Pêle-mêle

Pêle-mêle
Richard Jean-Pierre
Ed. Verdier

Pêle-mêle : pourquoi placer sous l'autorité d'un tel concept les quelques études qu'on va lire ? À leur origine une injonction puissante, celle du hasard, de l'aléa, disons du gré d'une suite de lectures. Leur loi, sans doute, c'est moins le paradoxe que la diversité, la différence.

On y suivra, par exemple, le fil d'un chant d'oiseau, ou l'inflexion, chez un poète d'aujourd'hui (Yves Bonnefoy) d'une forme première de rêverie (la courbure) ; ou bien chez un autre (Gérard Macé) le portrait réinventé de trois grands anthropologues ; ailleurs on verra un grand rêveur (Paul Claudel) subir et écrire une pluie chinoise, ou un autre (Henri Bosco) inventer la sauvagerie d'une montagne provençale ; ou bien on épousera, chez un écrivain de maintenant (Christophe Pradeau), la lutte onirique, et enfantine, menée contre les figures d'une existence souterraine ; on suivra, chez un jeune romancier-poète (Michel Jullien), la réinvention tactile, passionnelle, d'un monde de jouets, ou d'objets perdus ; on écoutera chez un autre encore (Stéphane Audeguy) l'éloge d'une vertu peu contemporaine : la douceur ; on rencontrera au passage plantes, fruits, insectes, nuages, oiseaux, poissons, divers petits héros inattendus.

De quoi vivifier entre choses, bêtes et mots, la force de la célèbre devise bachelardienne : « Le monde est ma provocation. »

Romain Gary. De Wilno à la rue du Bac

Romain Gary. De Wilno à la rue du Bac
Catonné Jean-Marie
Ed. Solin

Cinq identités, deux prix Goncourt et mille tragédies. Menteur magnifique, Romain Gary fut le romancier virtuose et désespéré de sa propre vie, déroutant tous ceux qui ont tenté de reconstruire son identité, comme si « Gary » pouvait être identique à lui-même. Comment établir la vérité d'un homme qui s'est efforcé, sa vie durant, à nier la réalité et vécut un destin d'exception dont il s'est ingénié à brouiller les pistes ? Immigré juif, aviateur, compagnon de la Libération, écrivain polyglotte, diplomate, époux de Jean Seberg, autant de personnages dont il réécrit les rôles jusqu'à donner vie à un double qui le menaça d'élimination.

Les écrivains par définition ont une existence essentiellement littéraire, vouée à l'écriture. La vie réelle est dans leur oeuvre, et celle de Gary fut d'abord l'oeuvre d'un romancier à l'imagination extravagante, né de ses fictions, à l'origine de son propre mythe. On m'avait fait une « gueule », se plaindra-t-il dans Vie et mort d'Emile Ajar, oubliant qu'il avait beaucoup contribué à la façonner.

Jean-Marie Catonné s'interroge sur la signification de ces nombreuses affabulations. Pourquoi s'est-il choisi une ascendance tartare, laissant courir le bruit qu'il était le fils d'Ivan Mosjoukine ? Pourquoi Gary a-t-il toujours affirmé n'être qu'à moitié juif, prétendu n'avoir jamais connu son père, ou prêté à sa mère une chimérique carrière théâtrale ? Qui se cache derrière tous ces pseudonymes dont le premier, Gary, devint son nom officiel, puis Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, Tonton Macoute, jusqu'à inventer Emile Ajar, ultime avatar de Romain Kacew, qui détruisit sa légende ?

 

Visions de Kérouac

Visions de Kérouac
Budin Yves
Ed. Carnets du dessert de lune

'Maintenant il est sur la Planète Il veut tout voir tout embrasser tout goûter Il n'est pas le seul La Dépression touche à sa fin Les gens ont à nouveau de l'argent pour s'amuser Le temps Rimbaud est venu de se laisser emporter Abandonner toutes les valeurs transmises par les parents Le mariage les enfants l'avancement social le plan de carrière la retraite Prendre du bide rien à voir avec ce qu'il veut être Maintenant c'est limpide c'est écrit Avoir du succès être le plus grand joueur de football américain Etre célèbre figurer parmi les Sublimes Faire librement l'expérience de la vie Devenir non pas un artiste obscur vulgaire lambda Non Devenir Le plus grand écrivain du monde ni plus ni moins ah ça mon gars ça t'en bouche un coin'