Michel De Certeau. Le marcheur blessé

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Dosse François
Ed. La Découverte
Date de publication : 01/09/2002

Toute biographie est un tombeau, une consécration et un enfouissement.

Qui veut dire le tour de la question oublie les tours et disperse la question. « Ces « chers disparus », on les avait apprivoisés dans nos devantures et dans nos pensées, mis sous verre, isolés, grimés, offerts ainsi à l'édification ou destinés à l'exemplarité » écrit De Certeau dans un beau livre rare : L'Absent de mémoire (Mame, 1973, p.156). L'imposante biographie que lui consacre François Dosse est à l'image de la vie et du parcours de Michel De Certeau : foisonnante, haletante (Certeau était un infatigable voyageur), en transit perpétuel, en cheminement continu. Dosse a suivi Certeau : tout lu, de et sur lui, compulsé toutes les archives - qu'il cite abondamment ? interrogé les amis, collaborateurs, collègues, innombrables. L'impression et l'incertitude qui s'en dégagent, et la liste vertigineuse (p.12) de ceux présents à ses obsèques l'attestent : anthropologue, sémiologue, historien, sociologue, théologien, co-fondateur de l'Ecole freudienne de Paris, Certeau fut un passeur considérable, un arpenteur frontalier de toutes les disciplines, incitateur et agitateur de toutes les recherches, les accompagnant généreusement de leur naissance et, avec une attention soutenue, jusqu'à leur accomplissement. « Une curiosité insatiable, scrutatrice, impérieuse » disait-il de Foucault (L'Absent? , p.116). Autant pour lui-même. « Une passion de l'altérité » écrivait la fidèle Luce Giard dans un magnifique Cahiers pour un temps (Centre Pompidou, 1987). Acteur de sa démarche, cartographe de ses itinérances, Certeau a su s'exposer à tous les courants, et il en a tiré un savoir « voyagé » (comme Serge Daney appelait dans son Journal à un cinéma « voyagé ») : traversé, vérifié, remué et passé. Rien d'une thésaurisation des acquis malgré l'étendue des connaissances. Loin des grilles interprétatives et des cadres théoriques, la tentative de Certeau est plutôt d'élucudation nécessaire (comme il le dit de mai 68 dans La prise de parole ? Seuil/Points, 1994, p.39), que de compréhension enveloppante (à la différence de Ricoeur, autre lecteur vorace mais moins hérétique), de pénétration des champs et des domaines à explorer : notes, réflexions, synthèses denses et rapides, études cursives en vue de l'incursion, recensions et articles sondeurs? « Ecritures-labeurs », disait-il modestement. Il s'agit moins d'épuiser le savoir, dans une indispensable mais vaine érudition qui se l'approprierait, mais de la prendre en écharpe, en « perspective » et de tresser, de proche en proche, ses lignes de fuite au plus loin de son lieu d'origine. Haute pratique de l'écart. Un pas de côté, plutôt qu'un pas de plus. Approche imperfective et stratifiée qui culmine dans ce chantier admirable, ouvert à tous les vents, qu'est L'invention du quotidien (dont le premier volume, Arts de faire, est entièrement rédigé par Certeau) : une sociographie empathique et affine (ce « quasi-concept d'affinité » écrit-il dans Politique de la langue ? Folio actuel, p.54), une microphysique des pratiques sociales et culturelles qui cherche à repérer l'usage à partir de l'étude des objets et des combinaisons d'opérations qui mettent en place les individus et les groupes. Elever l'ordinaire à une intelligibilité commune (ce qu'a manqué la sociologie de Bourdieu par exemple). Nous lirons dans ce volume un texte séminal : « Lire : un braconnage », et, en linéament, une anthropologie du croire qui se retrouvera dans l'?uvre ultime et restée inachevée : La fable mystique, XVIe-XVIIe siècles (Tome 1, Gallimard/Tel ,1987), où l'énonciation mystique est expérimentalement saisie : le corps de la langue exsude, passions, terreurs, béatitudes retournent le discours spéculatif sans l'exclure, ouvrent à une « poétique du corps » (pp.407-411). Ecrire convoque et taraude l'absent. Les « lectures traversières » de Certeau, pour reprendre le beau titre de Louis Marin, nous l'adressent avec le trouble d'un deuil de l'unité.