Michel De Certeau. Le marcheur blessé

Couverture non disponible
Dosse François
Ed. La Découverte

Toute biographie est un tombeau, une consécration et un enfouissement.

Qui veut dire le tour de la question oublie les tours et disperse la question. « Ces « chers disparus », on les avait apprivoisés dans nos devantures et dans nos pensées, mis sous verre, isolés, grimés, offerts ainsi à l'édification ou destinés à l'exemplarité » écrit De Certeau dans un beau livre rare : L'Absent de mémoire (Mame, 1973, p.156). L'imposante biographie que lui consacre François Dosse est à l'image de la vie et du parcours de Michel De Certeau : foisonnante, haletante (Certeau était un infatigable voyageur), en transit perpétuel, en cheminement continu. Dosse a suivi Certeau : tout lu, de et sur lui, compulsé toutes les archives - qu'il cite abondamment ? interrogé les amis, collaborateurs, collègues, innombrables. L'impression et l'incertitude qui s'en dégagent, et la liste vertigineuse (p.12) de ceux présents à ses obsèques l'attestent : anthropologue, sémiologue, historien, sociologue, théologien, co-fondateur de l'Ecole freudienne de Paris, Certeau fut un passeur considérable, un arpenteur frontalier de toutes les disciplines, incitateur et agitateur de toutes les recherches, les accompagnant généreusement de leur naissance et, avec une attention soutenue, jusqu'à leur accomplissement. « Une curiosité insatiable, scrutatrice, impérieuse » disait-il de Foucault (L'Absent? , p.116). Autant pour lui-même. « Une passion de l'altérité » écrivait la fidèle Luce Giard dans un magnifique Cahiers pour un temps (Centre Pompidou, 1987). Acteur de sa démarche, cartographe de ses itinérances, Certeau a su s'exposer à tous les courants, et il en a tiré un savoir « voyagé » (comme Serge Daney appelait dans son Journal à un cinéma « voyagé ») : traversé, vérifié, remué et passé. Rien d'une thésaurisation des acquis malgré l'étendue des connaissances. Loin des grilles interprétatives et des cadres théoriques, la tentative de Certeau est plutôt d'élucudation nécessaire (comme il le dit de mai 68 dans La prise de parole ? Seuil/Points, 1994, p.39), que de compréhension enveloppante (à la différence de Ricoeur, autre lecteur vorace mais moins hérétique), de pénétration des champs et des domaines à explorer : notes, réflexions, synthèses denses et rapides, études cursives en vue de l'incursion, recensions et articles sondeurs? « Ecritures-labeurs », disait-il modestement. Il s'agit moins d'épuiser le savoir, dans une indispensable mais vaine érudition qui se l'approprierait, mais de la prendre en écharpe, en « perspective » et de tresser, de proche en proche, ses lignes de fuite au plus loin de son lieu d'origine. Haute pratique de l'écart. Un pas de côté, plutôt qu'un pas de plus. Approche imperfective et stratifiée qui culmine dans ce chantier admirable, ouvert à tous les vents, qu'est L'invention du quotidien (dont le premier volume, Arts de faire, est entièrement rédigé par Certeau) : une sociographie empathique et affine (ce « quasi-concept d'affinité » écrit-il dans Politique de la langue ? Folio actuel, p.54), une microphysique des pratiques sociales et culturelles qui cherche à repérer l'usage à partir de l'étude des objets et des combinaisons d'opérations qui mettent en place les individus et les groupes. Elever l'ordinaire à une intelligibilité commune (ce qu'a manqué la sociologie de Bourdieu par exemple). Nous lirons dans ce volume un texte séminal : « Lire : un braconnage », et, en linéament, une anthropologie du croire qui se retrouvera dans l'?uvre ultime et restée inachevée : La fable mystique, XVIe-XVIIe siècles (Tome 1, Gallimard/Tel ,1987), où l'énonciation mystique est expérimentalement saisie : le corps de la langue exsude, passions, terreurs, béatitudes retournent le discours spéculatif sans l'exclure, ouvrent à une « poétique du corps » (pp.407-411). Ecrire convoque et taraude l'absent. Les « lectures traversières » de Certeau, pour reprendre le beau titre de Louis Marin, nous l'adressent avec le trouble d'un deuil de l'unité.

Enfants sauvages. Approches anthropologiques

Enfants sauvages. Approches anthropologiques
Strivay Lucienne
Ed. Gallimard

Pourquoi les enfants que l'on dit avoir été adoptés par des animaux, qui ont connu le traumatisme d'un isolement total dans la nature ou une claustration prolongée suscitent-ils tant de fascination ? D'où vient, par exemple, que la presse d'aujourd'hui ait trop rapidement tendance à parler d'enfant sauvage à propos de cas de maltraitance ou de marginalisation d'un jeune, quand l'anthropologie ne semble plus s'en préoccuper ?

On n'a pas toujours ni partout parlé d'enfant sauvage. C'est surtout en Occident, pendant deux ou trois siècles (du XVIe au XVIIIe), qu'il est au coeur d'une recherche sur la nature de l'homme, sa sensorialité, sa stature, sa subsistance, la nécessité ou non de sa vie sociale, son esprit ou son langage.

Qu'est-ce donc qui a pu faire émerger comme un modèle, impliquant l'ensemble des connaissances - philosophie, science politique, droit, histoire naturelle, médecine et psychologie -, ce qui n'était resté longtemps qu'une curiosité assez anecdotique et qui a fini par redevenir un fait divers ? se demande l'anthropologue Lucienne Strivay. Sans refaire une histoire critique des témoignages, ni trancher l'alternative sommaire entre sauvagerie et déficience mentale, elle entreprend ici l'archéologie conceptuelle de cette figure essentielle.

Comment est-on passé de la fable, des mythes, des contes, des textes sacrés ou des hagiographies, ou encore des curiosités naturelles, au questionnement sur les origines : celles des langues, des sociétés, de la culture, de l'homme ? Comment les enfants sauvages ont-ils été utilisés par la pensée occidentale comme un instrument de projection jusqu'à représenter la faille ou la caution des valeurs de la culture ?
Présentation de l'éditeur

Dernier royaume. Tome 1, Ombres errantes. Tome 2, Sur le jadis. Tome 3, Abîmes

Couverture non disponible
Quignard Pascal
Ed. Grasset

Pascal Quignard titrait un admirable essai sur Louis-René des Forêts : Un v?u de silence (Fata Morgana, 1985).

Lecteur, liseur, « chien de lisard » décochait-il dans un récit essentiel : Le lecteur (Gallimard, 1985), dont la fulgurance irise et irrigue toute l'?uvre à venir. Lecteur solitaire est un pléonasme pour Quignard. Lire est une posture, un « physique » vrillé à un inassouvissement initial. Il faut voir profiler le portrait en miroir que dresse Quignard de La Bruyère dans Une gêne technique à l'égard du fragment (Fata Morgana, 1986 pp 66-67). L'être lecteur est une texture et un élan. Veiller, voler, chasser, guetter, flairer, bondir, rapiner, ravir, dévorer : écrivain prédateur, lecteur épieur. Rapacité de la littérature : traces, indices, reliques, bris, tatouages, empreintes, enfantillages et distractions, anecdotes et « sordidissima », la littérature se repaît de tout. Les Petits traités (Maeght tomes I-VIII, 1990), suite monumentale déployant l'arche des connaissances austères et disparates, déterrées et comme rebaptisées, sont des demeures à la fois fantomatiques et poreuses d'où sourd la mélancolie d'un art poétique qui travaille la nuit des temps comme un grand récit fragmenté et lacunaire dont il s'agit de soutirer la flèche primordiale et d'ausculter les lettres dispersées. Il y a du chiffonnier benjaminien chez Quignard, à la recherche d'une voix première assourdie.
Avec Dernier royaume, Quignard entame une encyclopédie des origines, dont trois volumes paraissent, et qui annonce un ensemble plus ample et plus solaire que les Petits traités, moins endeuillé que Vie secrète (Gallimard, 1998), somme en soi contenant une dramatique intransitive et blessée, où « une méditation sans concepts » s'approche de la nuit de l'origine et ouvrant une ère non verbale {qui} est l'espace même du silence. Dernier royaume est, d'autre part, plus offensif ; la force d'attrape et d'attaque s'accroît ; les chapitres sont autant de têtes chercheuses et captatrices , découpant dans un corpus introuvable des récits-commentaires (forme hybride articulée) où Quignard se fait chroniqueur, (af)fabuliste, conteur (ce qu'il, affectionne, le conte étant le « plus ancien », le « moins humain » et le « plus onirique » , III, 205), mémorialiste de mémoires englouties, « chaque tome reflèt{ant} tout le ciel de son origine explosive jusqu'à nous », dit-il dans le beau livre-entretien avec Chantal Lapeyre-Desmaizon (Le Flohic, 2001,p.213).
« Dernier royaume est le tout », dit-il encore, où il s'agit d' « un travail du langage pesant, pensant, penchant, dépensant lui-même » (I,16). S'installant décisivement dans une « anachorèse dérimante » (I, 126), d'habiter un secret en le confrontant au paradoxe de sa nomination , la tension est extrême et inaltérable entre « Il faut un nom à l'anonyme » (I, 170) et « Nommer vieillit le monde » (II, 120). Si Quignard ressuscite des noms perdus, glose des phrases détachées de leur laisse insue, débusque quelques mots effrayés de palpiter dans une langue qui leur donne le ton, c'est dans une achronie et une anachronie qui se partagent ce qui nous précède, ce qui n'est plus, et ce qui, n'étant plus, n'est pas moins contemporain par exhumation. Un « avant l'avant » (II, 195) que Quignard appelle « le Jadis », l'origine éclatée en mille morceaux, recomposée, récapitulée avec tous les passés décomposés. « Inconditionnel sortir »(II,142). Intensifier le présent et revivifier le Jadis, devenir son Orphée, l'orfèvre de son assomption, et pour cela humer les origines, héler les ancêtres, houspiller les modernes de la perte sèche des lieux de l'ancien. Lire serait « incendier de perte le perdu » (I,136). Mais « la meilleure source est celle qui éparpille l'?il de l'épouvante? Ecrire pointe et assigne des fragments atterrés » écrit Jean-François Lyotard dans un magnifique texte consacré à Pascal Quignard (in Revue des Sciences humaines 260,2000 p.254).
Dire l'origine et la « pratiquer ». L'écriture déclenche et enclenche, augure et inaugure, sans prédiction et sans avenir. Ce pouvoir exorbitant de la littérature est guetté par l'ornière et l'origine. Cette dernière contamine une écriture, celle de Quignard, qui parfois se cite, s'érige en formules, prend de la hauteur, « vues sur échasse » dirait Wittgenstein qui ne donnent plus à voir, mais voient, seules.

T.1 19.05 ? - T.2 21.30 ? - T.3 20.20 ?

Le Monde des Femmes

Le Monde des Femmes
Touraine Alain
Ed. Fayard

A la question «Qui êtes-vous?», les femmes d'aujourd'hui répondent successivement: «Je suis une femme», «Je me construis comme femme» et «Je le fais d'abord par la sexualité».

Les femmes, comme le révèle l'enquête de terrain sur laquelle repose ici l'analyse, nourrie par ailleurs des débats les plus actuels, vivent dans un univers cohérent de représentations et de pratiques, qui apparaît profondément différent de celui des hommes parce qu'il est orienté vers la création de soi et la recomposition de la société, alors que les hommes avaient conquis le monde en concentrant les ressources dans les mains de certains d'entre eux et en réduisant les travailleurs, les colonisés, les femmes et les enfants à des figures de l'infériorité. Parce qu'elles n'avaient été définies que comme l'autre de l'homme, selon le mot de Simone de Beauvoir, elles cherchent maintenant à dépasser, pour elles-mêmes et pour les hommes, l'opposition du corps et de l'esprit, de la vie privée et de la vie publique, des hommes et des femmes.

Avec les femmes, la conquête du monde s'efface devant la construction de soi. Faut-il s'étonner, dans ces conditions, qu'elles assument avec tant d'évidence et de détermination l'avènement de cet univers à dominante culturelle qui s'impose à nos yeux?
Présentation de l'éditeur

Famille, vol. 1. Le recul de la mort. L'avènement de l'individu contemporain

Famille, vol. 1. Le recul de la mort. L'avènement de l'individu contemporain
Yonnet Paul
Ed. Gallimard/Bibliothèque des sciences humaines

Du milieu du XVIIIe siècle à nos jours, la mortalité maternelle a été divisée par 131, et la mortalité infantile par 69. À présent, dans les sociétés développées, les enfants qui naissent et leurs mères sont assurés de vivre. L'enfant désiré est le point de rencontre de ce repli de la mort, déplacée vers la vieillesse, et d'une longue histoire de contention puis de réduction de la fécondité, un processus propre à l'Europe de l'Ouest, marqué par trois stades : le recul de l'âge au mariage ; la chute de la fécondité à l'intérieur du mariage (réponse au recul de la mortalité infanto-juvénile) ; la mise au point de techniques efficaces de prévention des naissances non désirées. Alors, la société n'a plus besoin du mariage comme opérateur de la réduction de la fécondité et il n'est plus nécessaire d'interdire les relations sexuelles précoces pour garantir la collectivité contre l'excès des naissances.

C'est la logique de l'enfant désiré qui façonne l'individu moderne et organise sa psychologie. De « cellule de base » de la société, la famille devient la « cellule de base » de l'individu.

Articulant les savoirs de nombreuses disciplines, cet ouvrage, qui rend intelligible ce qu'on appelle l'individualisation, en constitue, à tout point de vue, une nouvelle définition.
Présentation de l'éditeur

A quelle heure passe le train... Conversation sur la folie.

A  quelle heure passe le train... Conversation sur la folie.
Jean Oury et Marie Depussé
Ed. Calmann-Lévy

D'où ce très singulier dialogue, où la théorie se prolonge en des scènes poétiques, souvent drôles. Marie Depussé écrit, parfois dans ses mots à lui, ou dans sa langue à elle, sa pensée à lui. Il y a dans ce duo beckettien une tendresse distante, son insolence à elle, son rire à lui.

«Ils sont assis sur les marches en pierre un peu sales du château, par toutes les saisons. Ils attendent. Tu dis que les psychotiques sont comme des colis en souffrance, oubliés dans une gare de campagne. Quand ton maître en psychiatrie, le catalan François Tosquelles, est venu à la clinique de La Borde, il a regardé les marches et il a posé une seule question : 'à quelle heure passe le train ?'

Tu es psychiatre, un grand psychiatre comme on dit dans les romans... Pas moi. Si nous sommes là, à parler, et si nous partageons quelque chose, ce n'est pas un savoir, mais une obstination, un amour... Ce mot-là, il faut le dire dans la marge, sans accent, en douce. Nous aimons passer nos jours avec les fous.»

Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation

Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation
Lipovetsky Gilles
Ed. Gallimard

Sous-tendu par la nouvelle religion de l'amélioration continuelle des conditions de vie, le mieux-vivre est devenu une passion de masse, le but suprême des sociétés démocratiques, un idéal exalté à tous les coins de rue. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase du capitalisme : la société d'hyperconsommation.

Un Homo consumericus de troisième type voit le jour, une espèce de turbo-consommateur décalé, mobile, flexible, largement affranchi des anciennes cultures de classe, imprévisible dans ses goûts et ses achats, à l'affût d'expériences émotionnelles et de mieux-être, de qualité de vie et de santé, de marques et d'authenticité, d'immédiateté et de communication. La consommation intimisée a pris la relève de la consommation honorifique dans un système où l'acheteur est de plus en plus informé et infidèle, réflexif et «esthétique». L'esprit de consommation a réussi à s'infiltrer jusque dans le rapport à la famille et à la religion, à la politique et au syndicalisme, à la culture et au temps disponible. Tout se passe comme si, dorénavant, la consommation fonctionnait tel un empire sans temps mort dont les contours sont infinis.

Mais ces plaisirs privés débouchent sur un bonheur blessé : jamais, montre Gilles Lipovetsky, l'individu contemporain n'a atteint un tel degré de déréliction.
Présentation de l'éditeur

Marx & sons

Couverture non disponible
Derrida Jacques
Ed. PUF/Galilée

Journal imaginaire

Journal imaginaire
Vaneigem Raoul
Ed. Cherche midi

Il n'est rien de plus exaltant qu'une intelligence en mouvement obligeant le lecteur à incendier ses certitudes et autres préjugés. Certes, une fois encore, Raoul Vaneigem célèbre la vie, non celle qui nous est faite, mais celle qui serait si les hommes s'appartenaient enfin.

Loin des diaristes ordinaires qui ne voient pas plus loins que leurs petites misères existentielles, Raoul Vaneigem nous entraîne à travers ce Journal imaginaire dans le tourbillon de ses idées. Nombre de ses phrases sonnent comme des aphorismes cinglants. Des insolences à portée de coeur.
Présentation de l'éditeur