Le voyage de Nietzsche à Sorrente et la genèse de la philosophie de l'esprit libre

Le voyage de Nietzsche à Sorrente et la genèse de la philosophie de l'esprit libre
D'Iorio Paolo
Ed. CNRS

Automne 1876 : Nietzsche, jeune professeur de philologie à Bâle, brillant élève de Ritschl, part pour Sorrente, invité par son amie Malwida von Meysenbug. C'est son premier voyage dans le Sud : une découverte qui va changer sa vie et le cours de sa philosophie. C'en est fini des tentatives de renouveler la culture allemande au nom de la cause wagnérienne ; l'auteur de La Naissance de la tragédie (1872) commence sa mue.

Paolo D'Iorio dresse la carte de cette métamorphose : lectures et discussions, promenades, explorations des environs avec son ami Paul Rée et l'étudiant Albert Brenner ; il fait revivre cette sociabilité joyeuse et confiante qui fertilise l'élan créateur de Nietzsche. C'est à Sorrente que Nietzsche entreprend la rédaction de Choses humaines, trop humaines, dédié à Voltaire. Cette oeuvre, la première sous forme d'aphorismes, inaugure sa philosophie de la maturité. La rupture avec Wagner qu'il verra alors pour la dernière fois, est intellectuellement consommée bien qu'encore cachée.

À la suite de ce voyage, Nietzsche abandonnera sa chaire bâloise et entamera une existence de philosophe sous le signe du Midi entre la Suisse, la France et l'Italie.

Faites les fêtes

Faites les fêtes
Marmande Francis
Ed. Nouvelles éditions Lignes

Les fêtes populaires, sont contestées. Elles l'ont toujours été. Elles sont incontrôlables. C'est bien ce qui les fait « fêtes ». On les aime, on s'y aime, on s'y perd, on les fait. Les fêtes sont un savoir-faire, un savoir-vivre et un savoir-mourir. Une joie d'abandon.

Il ne viendrait à personne l'idée de contester les fêtes pomponnées : fêtes privées, Palace dans les années 1980, yachts, fantaisies du Fouquet's, Ibiza, tout ce qu'on ne sait pas. Mais on conteste à tout bout de champ les fêtes populaires : fêtes « vulgaires », fêtes « excessives », fêtes « alcoolisées », fêtes « braillardes », « violentes », « dévergondées »... Mais oui, mais oui !

Pomponnées ou populaires, les Fêtes, on n'y assiste pas.

On y va. On n'y participe pas : on les fait ou on ne les fait pas.

Avec leur extraordinaire festival de musiques de rue, de chants, leur joie collective, leur puissance d'attraction, leurs délires consentis, les Fêtes de Bayonne servent ici de point de départ. Universelles, elles ne sont pas les plus ceci ou les plus cela... Mais, de toutes les fêtes connues, ce sont d'assez loin les plus « fêtes de Bayonne ». Pas plus. Pas moins.

Les faire de 63 façons différentes depuis 1949 donne quelques idées.

Thèses sur le concept de grève

Thèses sur le concept de grève
Institut de démobilisation
Ed. Nouvelles éditions Lignes

«Les présentes thèses se rejoignent sur un refus : celui de la pensée, tellement commune, mais morte, qui fait de la grève un moyen. Elles - chacune à leur manière, et des lieux divers d'où elles surgissent - contredisent ce dogme. Elles disent que la grève est la fin ; elles en chantent l'éloge. Car seul le désir vit d'être sans but.»

Ce livre fait de la grève, successivement, thèse après thèse, un sacrifice fait au soleil, acte de perte et d'orage (Bataille), un balbutiement et un saut par-dessus le savoir (Kleist), l'empêchement d'un devenir-message pour l'empereur (Kafka), une action (Arendt), le nom réel et conspué de la démocratie (Rancière), l'abolition d'une séparation (Marx), le rétablissement d'une possible foule (Foucault), un orgueil revenu (Montaigne), le mythe (Sorel), les têtes de MM. Foulon et Bertier (Chateaubriand), un scandale (Kristin Ross), le point culminant de l'existence des sociétés modernes, soulevées soudain à une sorte d'incandescence transformante (Caillois), l'invention de l'impossible (Bergson), le commencement (Péguy), une écharde ouverte dans la chair de l'Histoire (Benjamin)...

Les employés, aperçus de l'Allemagne nouvelle (1929)

Les employés, aperçus de l'Allemagne nouvelle (1929)
Kracauer Siegfried
Ed. Belles lettres

Il s'agit ici de ce que Walter Benjamin appelait, dans un compte rendu qu'il fit à l'époque de l'ouvrage, une «contribution à la sociologie des employés», d'un style et d'une méthode bien différents cependant. L'auteur circonscrit d'abord son objet d'étude par les données statistiques et les premières études de spécialistes ; puis il mène en dix semaines une enquête de terrain à Berlin : il étudie minutieusement les conditions d'habitat, de transport et de travail (des usines aux bureaux de placement) des employés, dont il dit la prolétarisation progressive. Il mène des entretiens avec les employés et les employeurs ; il participe à leurs loisirs (le cinéma surtout, le sport aussi) et s'immisce dans leur intimité en dépouillant la correspondance privée de quelques-uns d'entre eux. L'étude volontairement totalisante des employés réunit et rejoint les thèmes qui ont toujours intéressé l'auteur, et auxquels il avait déjà réfléchi. Terminé à la fin de 1929, le manuscrit est publié en une série de dix articles dans le journal auquel Kracauer collabore, le Frankfurter Zeitung. Le livre paraît dans les mois suivants. En mai 1933, il vient rejoindre le bûcher de livres dénoncés comme subversifs par les nazis.

L'argent sans foi ni loi

L'argent sans foi ni loi
Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
Ed. Textuel

Les plus riches accumulent aujourd'hui des millions d'euros tandis que des millions d'Européens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Comment se fait-il que l'argent, conçu pour faciliter les échanges de biens, et qui était donc créateur de lien social, soit devenu le symbole universel de la réussite personnelle ? Voire la valeur suprême de l'existence, au-delà de préceptes des religions et du respect des droits fondamentaux garantis par les législations. Comment en est-on arrivé là ? Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, auteurs à succès et spécialistes des grandes fortunes, montrent que l'argent a été dévoyé de sa fonction initiale pour devenir une arme au service des nantis. La virtualisation de la monnaie, la dérégulation des marchés, les arrangements entre financiers et politiques, l'exil fiscal et le dumping social sont autant de stratégies dans l'impressionnante panoplie des oligarques qui leur permet de conserver et de consolider leurs privilèges exorbitants. Émaillant leurs analyses d'exemples et de propositions concrètes, les deux sociologues suggèrent de revenir de toute urgence à un encadrement plus strict de l'argent, afin qu'il redevienne ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un bien public.

Penser entre les langues

Penser entre les langues
Wismann Heinz
Ed. A. Michel

« Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir », écrit Nietzsche en 1885. C'est à cette tâche qu'Heinz Wismann s'est consacré en interrogeant les traditions intellectuelles qui, dans leurs différences et leurs contradictions, constituent la culture philosophique et scientifique contemporaine.

Au centre de ses activités de passeur entre l'Allemagne et la France : l'analyse des mécanismes par lesquels une tradition se sédimente et tout à la fois innove. La conception des rapports entre les langues en est le terrain d'exercice privilégié, car ce qui se joue entre elles modifie leur structure syntaxique. En déployant son enquête à l'intérieur d'un triangle allemand-français-grec, il met en lumière différentes hypothèses de sens, chaque fois portées par une autre manière de parler. Ainsi découvrons-nous comment certains auteurs majeurs ont dit dans leur langue autre chose que ce qu'elle dit communément : ils inventent une langue dans leur langue.

D'Homère à Benjamin, de Platon à Kant, de la philologie à la musique, de la langue au texte, c'est ce tissage de la pensée qu'Heinz Wismann évoque avec un savoir et un talent exceptionnels.

A chaque jour ses prodiges : être parent en pleine conscience

A chaque jour ses prodiges : être parent en pleine conscience
Kabat-Zinn Myla et Jon
Ed. Arènes

« Nous aimerions vous parler du métier de parent, vous expliquer non pas ce que vous devez faire, mais comment vous pouvez être. »
Myla et Jon Kabat-Zinn

Dans le métier de parent, la pleine conscience est la clé.

¤ Elle nous apprend à être présents aux moments que nous partageons avec nos enfants, de la naissance à l'adolescence et au-delà.

¤ Elle permet à notre amour de s'épanouir et de s'exprimer dans toutes les petites choses de la vie : notre manière de dire bonjour, de jouer avec un tout-petit ou d'écouter un adolescent en détresse.

¤ Elle entretient notre ouverture d'esprit et nous permet de voir nos enfants tels qu'ils sont et non tels que nous voudrions qu'ils soient.

À l'époque des jeux vidéo et des réseaux sociaux qui volent notre énergie et notre attention, être parent en pleine conscience, c'est une autre façon d'accompagner son enfant sur le chemin de la vie.

 

A la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours

A la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours
Sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel
Ed. Seuil

«Cathos de gauche» : l'expression s'est imposée dans la seconde moitié du XXe siècle pour désigner un monde de militants et de «clercs», d'organes de presse et de mouvements, laïques ou religieux, dont la contribution politique, sociale, culturelle et intellectuelle à l'histoire de la France de l'après-guerre apparaît souvent oubliée.

Cet ouvrage retrace pour la première fois l'aventure des «chrétiens de gauche», comme on devrait appeler plus justement les catholiques et les protestants de cette mouvance. Contre une Église catholique jusque-là massivement portée à droite et une Église protestante embourgeoisée, ils voulaient, au nom de leur foi, s'engager dans la Cité et peser sur la politique tout en changeant le visage de leurs Églises. Décolonisation, syndicalisme, autogestion, féminisme, tiers-mondisme... : ils ont été de toutes les luttes, et souvent même à l'avant-garde de la contestation. Beaucoup engagèrent un dialogue exigeant avec la tradition marxiste. Après le concile Vatican II et Mai 68, certains furent même tentés par la révolution dans la société et dans leurs Églises. Leur contribution à la rénovation de la gauche socialiste puis à l'élection de François Mitterrand en 1981 fut ensuite décisive.

Mais la réforme de l'Église catholique n'est-elle pas devenue restauration sous Jean-Paul II puis Benoît XVI ? Et la victoire de la gauche en 1981 n'a-t-elle pas sonné l'heure du déclin politique de la gauche chrétienne ? Que reste-t-il aujourd'hui de ses combats et des idéaux qu'elle entendait porter ? Au-delà d'une parenthèse utopique, c'est l'évolution du rapport entre le politique et le religieux, à l'épreuve de la sécularisation de la société française, que cette histoire éclaire.

 

Il était une fois le dernier homme

Il était une fois le dernier homme
Dufour Dany-Robert
Ed. Denoël

À mi-chemin entre le conte philosophique et l'essai. Dany-Robert Dufour poursuit en philosophe son travail de critique du monde contemporain. Et pour mieux s'interroger sur ce qui menace aujourd'hui gravement son avenir, il propose de revisiter toute l'histoire de l'être humain.

Évoquant l'axolotl, ce poisson mexicain qui nous ressemble, comme le jaguar de la brousse brésilienne ou le loup des contes enfantins, discutant avec Platon. Albert Einstein ou Michael Jackson, se prenant à l'occasion pour Sherlock Holmes, le narrateur écrit dix lettres à sa « belle amie ». Autant de moments clefs d'un voyage à travers le temps accompli par cette étrange espèce animale qu'on appelle les hommes.

Cette espèce se caractérise non pas par sa supériorité sur le reste de la création mais par sa forme inachevée, sa faiblesse « naturelle ». Un « manque de nature », donc, que seule peut compenser la culture - discours, récits, sciences et techniques - qui permet à l'être humain d'agir sur le monde pour mieux l'habiter. En tout cas qui le permettait jusqu'ici. Car le rêve des puissants de créer une « surhumanité » à leur service compromet aujourd'hui la survie de l'espèce.

Que faire, si nous refusons ce risque d'en finir avec le genre humain, si nous voulons que puisse se poursuivre son aventure si belle et si désespérée ? Il n'est pas trop tard pour résister.

Renverser l'insoutenable

Renverser l'insoutenable
Citton Yves
Ed. Seuil

Dictature des marchés, politiques d'austérité, inégalités sociales, catastrophes environnementales, crises démocratiques : de toutes parts nous arrivent les signes de la fin d'un monde caractérisé par des pressions insoutenables.

Yves Citton ébauche un nouveau vocabulaire politique pour renverser cet insoutenable à la fois environnemental, éthique, social, médiatique et psychique. À la croisée de multiples (in)disciplines, cet essai drôle et enlevé prend le contre-pied du misérabilisme ambiant en révélant que le renversement de l'insoutenable est déjà inscrit dans les dynamiques collectives de nos gestes les plus communs. Il esquisse une politique des gestes qui prend sa source entre ces deux questions : Comment faisons-nous pression sans le vouloir ? Comment faire pression en le voulant ?

Attentif au rôle de l'image et à la circulation des discours, Yves Citton livre ici les moyens de repenser notre place et notre action dans des processus sociaux dont la complexité nous dépasse. Il montre que l'on peut tirer parti des dispositifs médiatiques plutôt que de les subir et que, une fois fait le deuil du Grand Soir, l'urgence est de proposer des alternatives à la politique du pire.