Là où vous ne serez pas

Là où vous ne serez pas
Castellanos Moya Horacio
Ed. Allusifs

D'où est venu le coup de grâce qui a achevé Alberto Aragón ? Pourquoi l'ex-ambassadeur salvadorien a-t-il fui son pays un matin de juin 1994 pour aller s'égarer dans le labyrinthe de Mexico, vivre ses derniers jours, rongé par l'alcool et abandonné de tous ? Personnage ambigu, impliqué dans d'obscures tractations politiques, homme de confiance de la guérilla salvadorienne et diplomate éphémère au service du gouvernement de la junte militaire, il a longtemps œuvré dans les coulisses d'une guerre civile longue et meurtrière. Pepe Pindonga, un détective salvadorien fou de femmes et d'alcool mais abstème volontaire dont l'incontinence verbale est aussi irrésistible qu'inépuisable, est chargé par un mystérieux ami du défunt, d'equêter sur cette disparition : une mission providentielle pour le privé qui a justement besoin de s'extraire du marasme éthylique d'une peine d'amour comme il n'en a jamais connu.

Un jour de colère

Un jour de colère
Pérez-Reverte Arturo
Ed. Seuil

Le 2 mai 1808, le soulèvement populaire de Madrid contre les troupes napoléoniennes marque le début d'une guerre qui va durer six ans.

Ce récit n'est ni une fiction ni un essai mais la relation minutieuse, heure par heure, des événements vécus par tous les protagonistes de cette journée historique. Soldats, artisans des quartiers de La Paloma, de Lavapiés, du Rastro, hommes, femmes et enfants armés d'escopettes, de ciseaux, de couteaux de cuisine, de haches, de houes, de burins, s'insurgent contre l'occupant et affrontent sauvagement la plus puissante armée du monde. Leurs noms sont ceux qu'a retenus l'Histoire, leur rôle et leurs actions tels qu'ils figurent dans les rapports militaires, les mémoires et les archives. Pour ce livre, dont le véritable personnage est le peuple de Madrid, Arturo Pérez-Reverte a mené un travail de recherche remarquable, n'autorisant son imagination qu'à cimenter entre elles ces centaines d'histoires individuelles et véridiques afin de redonner vie aux héros anonymes et obscurs des gravures et dessins de l'époque, victimes d'une tragédie inscrite à jamais dans l'histoire de l'Espagne.

Forêts du Maine

Forêts du Maine
Thoreau Henry David
Ed. Corti

Lorsqu'il meurt prématurément à quarante-quatre ans, Henry David Thoreau (1817-1862) n'est parvenu à faire paraître que deux ouvrages, A Week on the Concord and Merrimack Rivers (1849) et Walden (1854), mais outre le Journal qu'il tient régulèrement depuis 1837, il laisse un grand nombre de textes soit en préparation soit publiés dans des revues ou prononcés lors de conférences dans sa ville de Concord ou à Boston.

Les trois essais regroupés par sa sœur Sophia et, publiés en 1864 sous le titre The Maine Woods, relatent ses trois voyages (en 1846, 1853 et 1857) dans les profondeurs de l'Etat du Maine, où, quoique l'exploitation intensive en soit déjà bien avancée, subsistent encore de grands pans de forêt primaire. Dans ce pays presque désert, sombre, austère, à l'hydrographie incroyablement complexe, et riche d'une flore et d'une faune très diverses, il peut, plus fortement encore que durant ses promenades autour de Concord, être en contact avec le wilderness, la nature sauvage, intacte, exempte de toute influence humaine, et rencontrer une population - les Indiens - dont il se sent proche par la façon qu'elle a de vivre dans et avec la nature et non pas contre elle.

Point d'angélisme, cependant, dans cette position, comme en témoigne le premier récit, «Le Ktaadn», où Thoreau présente au contraire une nature parfaitement insensible à l'homme et qui ne lui accorde a priori aucune place particulière. C'est dans «Le Chesuncook», le plus lyrique des trois, que le sentiment de fusion avec la nature et la conviction de Thoreau que l'homme ne se sauvera qu'avec elle s'expriment avec le plus d'intensité. Quant à «L'Allegash», c'est avant tout le portrait extrêmement concret, précis et chaleureux d'un Indien, celui qui a été son guide tout au long du troisième voyage, Joseph Polis.

A. F.

Melnitz

Melnitz
Lewinsky Charles
Ed. Grasset

Melnitz renoue avec la tradition du grand roman familial du XIXe siècle tissé de bonheurs et de drames, de succès et d'échecs, d'amours et de convulsions, au gré de la grande Histoire qui vient sans cesse bousculer la petite. La saga des Meyer, une famille juive suisse, court sur cinq générations, de la guerre franco-prussienne à la Deuxième Guerre mondiale.

1871 : le patriarche Salomon, marchand de bestiaux, vit à Endingen, l'une des seules bourgades helvétiques où les juifs sont autorisés à résider. A partir de ce berceau des origines, la famille commence son ascension sociale, sans jamais parvenir à s'affranchir du destin des exclus : ce sera Baden puis Zurich, puis l'entrée dans la modernité fracassée par la guerre de 14-18. La famille éclate le syndicalisme militant aux Etats-Unis pour l'un, l'étude talmudique au fin fond d'une Galicie menacée par les Cosaques pour un autre, l'armée sous uniforme français pour un troisième. La roue de l'Histoire tourne...

1945 : l'oncle Melnitz, revenu d'entre les morts, raconte. Lui qui sait tout - Melnitz, ou la mémoire - est le grand récitant de cette admirable fresque, hommage au monde englouti de la culture et de l'humour yiddish, tour de force romanesque salué comme un chef-d'oeuvre par une critique unanime, et devenue un best-seller immédiat dans tous les pays où elle a été publiée.

L'ange exilé. Une histoire de la vie ensevelie

L'ange exilé. Une histoire de la vie ensevelie
Wolfe Thomas
Ed. Age d'homme

Roman du déchirement et de la nostalgie, de la solitude et du nombre, de la sensualité et de l'imagination, L'Ange exilé (Look homeward, Angel) fut l'une des sensations de la vie littéraire américaine en 1929. A l'heure de la banqueroute nationale, il annonce la naissance d'un barde du nouveau monde. Il raconte la vie secrète du jeune Eugène Gant, en conflit permanent avec une famille tumultueuse, une bourgade étriquée, un univers changeant et problématique. Cette chronique d'apprentissage et d'initiation si apparemment autobiographique et parfois si vengeresse fit scandale dans le pays de l'auteur. Mais L'Ange exilé est autre chose qu'un règlement de comptes. C'est une tentative passionnée de restitution totale d'une réalité perdue ; c'est une fantastique galerie de portraits vivants ; c'est une exploration exhaustive des profondeurs « ensevelies » d'une conscience. C'est un hymne rhapsodique à la nature et aux saisons. C'est une quête angoissée du sens de l'existence. Roman des sources et roman-source, L'Ange exilé a la sombre densité de l'âme sudiste, la richesse inventive de la grande littérature.

Estimé aux États-Unis, en Allemagne, en Scandinavie, dans les pays slaves, Wolfe n'est pas exactement un génie méconnu. Mais son passage a été trop fulgurant, sa symphonie trop inachevée. L'Ange exilé, classique américain, est comme l'entrée triomphale d'un monument original dont les contemporains du romancier ont admiré la grandeur et qui a impressionné la mémoire des plus grands écrivains de son pays et du XXe siècle. William Faulkner ne s'y est pas trompé lorsqu'il déclarait : « J'ai classé mes contemporains et moi-même non selon ce que nous avons accompli, mais selon la splendeur de notre échec, et j'ai classé Thomas Wolfe en tête, non en raison de ce qu'il a accompli, mais parce que c'est lui qui a osé le plus. »

Haute société

Haute société
Sackville-West Vita
Ed. Autrement

« Plusieurs lettres venaient de Londres - il était donc à Londres au mois d'août ? Pourquoi ? Était-il malheureux à ce point ? Elle en fut soulagée quelques instants... Il avait dû venir à Londres à cause d'elle. Elle en éprouva comme une vengeance.

Le contenu de ces lettres la tourmentait et pourtant elle aurait bien voulu le connaître. Elle hésita encore, le coupe-papier à la main. Elle avait eu le courage de n'en ouvrir aucune. Tout d'abord elle s'y était refusée de peur que ses supplications ne fissent fléchir sa résolution. À présent, elle craignait de les ouvrir, de peur d'y trouver des supplications moins ferventes qu'elle ne l'eût espéré. Si elle y avait décelé la moindre réticence, elle aurait cru pouvoir en mourir. Non, non. Elle écarta la pile de lettres, et lança le coupe-papier à travers la chambre, comme s'il se fût agi d'un poignard. »

Evelyn Jarrold, dont le mari a été tué au combat, est une parfaite représentante de la haute bourgeoisie oisive. Sophistiquée, exigeante, sensible et impulsive, elle tombe amoureuse de Miles Vane-Merrick, un député réformiste, de quinze ans plus jeune quelle. Mais Miles, même s'il l'aime sincèrement, se sent avant tout porté vers ses ambitions et « l'ivresse du moment ». À l'intérieur du même monde, ils subissent des influences contradictoires. Qui, dans cette relation complexe, pourra rester fidèle à l'autre ? Est-il seulement possible de céder à ses désirs ?

La fille du fossoyeur

La fille du fossoyeur
Oates Joyce Carol
Ed. Philippe Rey

En 1936, les Schwart, une famille d'émigrants fuyant désespérément l'Allemagne nazie, échouent dans une petite ville du nord de l'État de New York où le père, Jacob, un ancien professeur de lycée, ne se voit offrir qu'un travail de fossoyeur-gardien de cimetière. Un quotidien fait d'humiliations, de pauvreté et de frustrations va les pousser à une épouvantable tragédie dont Rebecca, la benjamine des trois enfants, sera le témoin.

Ainsi débute l'étonnante vie à multiples rebonds de Rebecca Schwart : après avoir épousé Niles Tignor, un homme abusif et dangereux, elle doit fuir pour protéger son petit garçon, et tenter de se reconstruire. Les villes, les métiers, les hommes défilent, jusqu'à sa rencontre avec Chet Gallagher, promesse d'un bonheur enfin possible. Mais surgit alors le désir profond, d'abord inconscient, de retrouver son passé cruel de «fille du fossoyeur», de se rattacher en fin de compte à sa véritable identité. Le destin ne le lui permettra qu'au terme d'une existence d'intranquillité, dans les dernières pages bouleversantes de ce roman.

L'apprentissage des hommes, du mariage, de la maternité, les combats d'une femme dans la société américaine de l'après-guerre racontés par Joyce Carol Oates au sommet de son talent, font de ce livre un hymne inoubliable à la résilience et à la survie.

Fugitives

Fugitives
Munro Alice
Ed. L'Olivier

«C'était la deuxième fois qu'elle laissait tout derrière elle. La première fois, c'était exactement comme dans la chanson des Beatles - elle avait posé un mot sur la table et s'était faufilée hors de la maison à cinq heures du matin pour retrouver Clark sur le parking de l'église, au bout de la rue. Elle fredonnait d'ailleurs cette chanson dans la camionnette qui accélérait en vrombissant. She's leaving home, bye-bye.»

Elles partent. Fuguent. S'enfuient. S'en vont voir ailleurs.

Elles : des femmes comme les autres. Par usure ou par hasard, un beau matin, elles quittent le domicile familial (ou conjugal), sans se retourner.

En huit nouvelles, Alice Munro met en scène ces vies bouleversées. Avec légèreté, avec férocité, elle traque les marques laissées sur les visages par le temps, les occasions perdues, les petits arrangements que l'on croyait provisoires.

Parures d'emprunt

Parures d'emprunt
Fox Paula
Ed. Joëlle Losfeld

C'est une enfant délaissée par une mère indifférente et un père alcoolique que Paula Fox décrit dans le récit des vingt étranges et douloureuses premières années de sa vie. Alors même qu'ils confient à d'autres l'éducation de leur fille, notamment à un pasteur affable et cultivé qui lui transmettra l'amour de la littérature et à sa grand-mère qui l'emmènera vivre à Cuba, les parents de Paula Fox ne cesseront d'aller et venir dans sa vie. Ce sont eux les véritables enfants de cette histoire, des enfants terribles, beaux, fous, intelligents, autodestructeurs et incapables de s'occuper de leur fille, dont les différents voyages à travers le continent, de Cuba à Montréal en passant par Hollywood, rythment une existence qui lui paraît incohérente. La constante, le lien qu'elle y trouvera, sera ces « parures d'emprunt », vêtements toujours prêtés par des inconnus au grand coeur qui l'aideront à grandir dans le chaos. Sans jamais s'apitoyer, dans un style élégant et précis, Paula Fox revient dans ses Mémoires sur des années difficiles, en portant toujours un regard à la fois acéré et tendre sur la condition humaine.

Un garçon parfait

Un garçon parfait
Sulzer Alain Claude
Ed. Jacqueline Chambon

Ernest travaille dans le restaurant d'un palace à Giessbach, en Suisse. C'est un garçon parfait, aussi strict dans le travail que dans la vie. Mais cette dignité imperturbable cache la blessure jamais guérie de la violente passion qu'il a connue pour Jacob, un garçon parfait comme lui, Jacob qui l'a abandonné pour suivre en Amérique Julius Klinger, le grand écrivain allemand. C'était après 1933, dans ces années troublées où beaucoup de clients, fuyant l'Allemagne nazie, venaient trouver refuge, avant les rigueurs de l'exil, dans ce luxueux hôtel qui avait si souvent abrité leurs insouciantes villégiatures. Mais rien n'était plus pareil et Sulzer rend palpable la peur obscure qui hante désormais ces salons trop rassurants et tisse avec subtilité les fils des drames intimes et ceux de la tragédie historique. Il faudra la fin de la guerre et le retour d'exil de Klinger pour que s'affrontent deux mémoires dans l'ultime combat d'une rivalité amoureuse. C'est ce qui prête au roman une tension dramatique qui va crescendo et tient jusqu'au bout le lecteur en haleine.

Prix Médicis étranger 2008

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