Jorge Luis Borges se plaisait à dire qu'il laissait à d'autres le soin de se glorifier des livres qu'ils avaient écrits, car il préférait pour sa part tirer gloire des livres qu'il avait lus. Cette anecdote donne le ton d'Alphabets, ouvrage dans lequel Claudio Magris nous convie à un long voyage à travers des livres qui ont laissé en lui une durable empreinte. La littérature est à ses yeux une expérience de vie. Elle soutient ou attise l'intensité de notre existence et en dilate infiniment les confins. Il évoque dans Alphabets des livres qui nous forment, mais aussi des livres qui ont à la fois le pouvoir de nous blesser et d'apaiser la blessure. Des livres qui nous permettent de connaître et d'ordonner le monde, et d'autres qui en révèlent le chaos destructeur, l'enchantement et l'horreur. Des livres qui s'entrelacent à la vie, se confrontent à l'Histoire et nous marquent parfois de leur « signe absolu ». Des livres qui transcendent leur propre perfection esthétique pour dire la douleur non moins que la beauté, l'amour non moins que la tragédie ou l'abjection. Des livres traversés par des lueurs salvatrices et d'autres qui se penchent au bord du néant.
Au terme d'un vaste et passionnant périple qui nous emmène à la rencontre de nombreux écrivains et qui explore des thèmes aussi divers que la colère, le courage, la mélancolie ou la guerre, Alphabets se conclut par une réflexion lucide et nuancée sur les rapports entre littérature, éthique et politique. On découvre alors que, avec ce nouveau livre, le grand écrivain triestin a dessiné en filigrane une sorte d'autobiographie littéraire, comme dans le célèbre apologue borgésien où un artiste peint des paysages, des montagnes, des îles et s'aperçoit au soir de sa vie qu'il a en réalité composé son autoportrait.
Ceci n'est pas un manuel de traduction, mais un guide de voyage. Il n'y est pas question de méthode ni de techniques, mais des bananes qui ont poussé dans l'Évangile selon saint Matthieu, ou encore du poisson Babel, merveilleuse créature extraterrestre qu'il suffit de s'enfoncer dans l'oreille pour comprendre aussitôt toutes les langues de l'univers. Autrement dit, de ce que peut et de ce que fait la traduction dans tous les domaines où elle intervient, du jeu littéraire à la diplomatie en passant par le tourisme, la science-fiction ou le sous-titrage.
Qu'est-ce qu'une « belle infidèle » ? Pourquoi existe-t-il plusieurs traductions valables d'un même énoncé ? À quoi servaient les premiers dictionnaires ? Comment savoir si vous lisez une traduction ou un texte original ? Pourquoi l'adjectif « bleu » n'a-t-il pas d'équivalent en russe ? Par quel truchement nous est parvenu le mot « truchement » ? Y a-t-il de l'intraduisible ? Combien cette phrase compte-t-elle de mots ? En quoi le procès de Nuremberg a-t-il marqué une étape décisive dans l'histoire de l'interprétation ? Comment traduire le mot américain jazzercise en araméen ? L'hégémonie de la langue anglaise est-elle un danger pour la diversité linguistique ?
Telles sont, parmi bien d'autres, les questions que le lecteur se pose dans ce livre, guidé de plume de maître par David Bellos, lui-même traducteur chevronné et biographe reconnu. Un périple érudit et humoristique au merveilleux pays des mots, où l'on croise le comédien Chaplin et le philosophe Austin, Christophe Colomb et saint Jérôme, mais aussi Marot, Kafka, Perec ou Makine... Un livre malin et savoureux pour tous les amoureux de la langue et tous ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.
Le héros vieillissant de ce roman, Keith Nearing, se remémore l'été de ses vingt ans, en 1970, quand eut lieu un mystérieux événement qui bouleversa sa vie sexuelle et donc son existence entière. Dans un château en Italie, piégé dans l'histoire de la « révolution sexuelle », il hésite entre trois femmes : sa petite amie Lily, Shéhérazade, l'objet de ses fantasmes, et la très troublante et très « virile » Gloria. Ce sont les obsessions de l'auteur qui, dans ce roman à idées, se font jour : l'identité masculine, l'impossible rapport entre les sexes, la hantise de l'anéantissement, le malaise du corps.
Cette évocation de la libération des moeurs dans les années soixante-dix brille par l'intelligence provocante de sa vision. Excédant les limites du roman à thèse, Martin Amis demeure avant tout un immense styliste, à l'écriture vigoureuse, aux trouvailles fulgurantes, inimitables. Il est ici au mieux de sa forme, plus audacieux que jamais.
«La lecture apprend aussi, ce me semble, à écrire», pensait Madame de Sévigné.
Ce recueil de chroniques littéraires et de préfaces rédigées au cours de la dernière décennie nous mène d'Europe centrale aux Amériques, du Japon en Afrique australe. J.M. Coetzee met en évidence l'importance du contexte historique, politique et culturel dans lequel chaque écrivain qu'il nous présente a composé ses ouvrages et cerne les «mécanismes internes» de l'acte d'écriture. Par-delà une érudition éblouissante, un intérêt marqué pour la langue et le style, on retrouve dans ces textes les préoccupations humanistes et esthétiques de l'auteur. Sans jamais recourir au jargon de la critique moderne, Coetzee nous fait découvrir des aspects cachés de l'oeuvre d'auteurs célèbres - Walt Whitman, Samuel Beckett, William Faulkner, Günter Grass, Nadine Gordimer - ou redécouverts - Graham Greene, Hugo Claus, Sándor Márai, Joseph Roth.
Ce voyage lucide d'un observateur perspicace et sans complaisance dans la littérature moderne est aussi, pour le lecteur, une invitation irrésistible à revisiter l'univers romanesque de ces écrivains.
Hazel est une adolescente typique : dans cette période intermédiaire entre l'enfance et l'âge adulte, elle s'interroge et scrute le monde qui l'entoure. Les membres de sa famille, si différents soient-ils, se trouvent quant à eux unis par une même tendance à la bizarrerie et à l'étrangeté.
Dans ce fascinant portrait d'une famille excentrique, transmis par la voix originale de cette jeune fille, Gil Adamson déploie une écriture parfaitement maîtrisée qui combine une attention au détail, un sens de l'humour grinçant et une poésie sensible dans le choix de ses mots et de ses images.
Un jeune Argentin vivant à Londres pour qui le Mickey de L'Apprenti sorcier est un modèle de rebellion ; un cacique de la pampa à vocation d'écrivain qui extorque des fonds pour la guerilla ; un gardien de but chargé d'organiser des matchs de football dans les camps de détention de la dictature militaire ; deux gauchos discourant sur l'invisibilité et le renouveau de la littérature après le meurtre manqué de Borges : tels sont quelques-uns des thèmes développés dans les seize récits qui composent le premier livre de Rodrigo Fresán. Histoire argentine contient en germe l'univers littéraire très personnel et très original de l'auteur : héros freak des romans à venir, esthétique pop, lieux hors du temps, réflexions sur la création littéraire. Parce qu'il parle de l'Argentine de la dictature sur un mode insolite et entièrement nouveau, ce livre a consacré Rodrigo Fresán chef de file du jeune roman sud-américain et l'a propulsé sur le devant de la scène littéraire au même titre que son ami Roberto Bolaño.
Le 9 juillet 1864, un chapeau, une canne et un sac sont retrouvés sous le siège ensanglanté du compartiment d'un train anglais. Le corps de l'employé de banque auquel ils appartenaient gît entre les voies. Chargés d'élucider le premier meurtre jamais commis à bord d'un train en Angleterre, les célèbres détectives de Scotland Yard doivent aller jusqu'à New York capturer un jeune Allemand, très vite suspecté. Bijoutiers, chapeliers, cheminots, tailleurs, prostituées et cochers se succèdent pour témoigner et tenter de reconstituer les événements, face à des juges dont le pouvoir n'aurait à craindre que celui de la presse. Sur fond de rivalité entre l'Angleterre et l'Allemagne, alors que sévit le débat sur la peine capitale, l'accusé parviendra-t-il à prouver son innocence ? S'inspirant d'un fait divers, Kate Colquhoun retrace à un rythme exalté une affaire de meurtre qui défraya la chronique à l'ère victorienne.
Comédien connu au Japon sous le nom de «Beat Takeshi», Takeshi Kitano réalise son premier film, Violent Cop, en 1989. Le public occidental le découvre grâce à Hana-Bi (Lion d'or à la Mostra de Venise en 1997). Auteur d'une quinzaine de films, renouvelant les genres du film noir, de yakuza ou de sabre, il explore une veine plus intime, burlesque et poétique dans A Scene At the Sea, Kids Return ou plus récemment Achille et la Tortue.
Artiste aux multiples facettes, Kitano est également peintre (exposition «Gosse de peintre» à la Fondation Cartier en 2010) et écrivain, auteur notamment d'Asakusa Kid et de La Vie en gris et rose.
«On trouve dans les trois histoires que contient Boy les prémices du style unique de Kitano. Elles offrent un aperçu de ses films postérieurs, un combiné d'humour impassible et de sentimentalité mélancolique.» (Donald Richie, The Japan Times)
«Comme il est dur d'être un garçon !» Tel pourrait être le sous-titre de ce recueil de trois histoires, mettant en scène des enfants et des adolescents, écrites par Takeshi Kitano à l'aube de sa carrière de cinéaste.
Dans «Tête Creuse», deux frères se remémorent avec des bonheurs variés la fête des sports de l'école primaire, mais ils s'accordent à reconnaître le courage de leur champion, surnommé Tête Creuse, qui avait voulu concourir malgré la grippe qui le terrassait... Dans «Nid d'étoiles», deux frères emménagent à Ôsaka après le décès de leur père. Maltraités par leurs nouveaux camarades, délaissés par leur mère, ils vont contempler le soir les étoiles avec un télescope que leur père, astronome amateur, leur avait offert... Dans «Okamésan», un collégien tokyoïte passionné d'histoire fugue pour aller visiter les temples de Kyôto. Le jeune garçon y croise la route d'une bande de voyous, mais aussi d'une jeune fille délurée qui lui offre l'hospitalité...
Ces trois fictions réalistes s'inscrivent dans la veine tendre et sensible de l'auteur-réalisateur de Kids Return et de L'Été de Kikujiro. D'une plume lucide, nostalgique et parfois cocasse, Kitano se met en quête de cette part d'enfance et d'innocence perdue qui hante ses plus beaux films.
Leipzig, automne 1818. Le jeune Arthur Schopenhauer ne parvient pas à faire publier son premier traité de philosophie. Après s'être disputé avec son éditeur, il se met en route pour Venise, muni d'une recommandation de Goethe, dans l'espoir de rencontrer le sulfureux Lord Byron, poète adulé par la jeunesse.
En franchissant les Alpes, il se lie d'amitié avec un étudiant amateur d'opium et, comme lui, d'hindouisme. Mais leurs excentricités ont tôt fait d'attirer l'attention des polices de Metternich...
Le séjour de Schopenhauer à Venise s'agrémente dès lors de complications cocasses en tous genres ; d'autant que le philosophe en vacances, délaissant notables et touristes, préfère explorer l'envers du décor et s'éprendre de Teresa, souffleuse de verre à Murano, aussi libre d'idées et de moeurs qu'elle est belle.
Dans la Sérénissime qu'il connaît comme sa poche, Christoph Poschenrieder situe une histoire - presque véridique - d'un charme prenant et d'une rare drôlerie.
Une petite ville aux confins de l'empire des tsars.
Mendel Singer, un humble maître d'école juif, enseigne les Écritures à de jeunes garçons. À travers l'histoire emblématique de la famille Singer, Joseph Roth brosse un tableau poétique et lucide des communautés juives d'Europe centrale et orientale à la veille de la Première Guerre mondiale. L'émigration des Singer en Amérique transforme peu à peu le maître d'école, et les épreuves qui s'abattent sur lui le hissent à la grandeur tragique d'un Job des Temps modernes. Dans ce roman précédemment paru sous le titre Le Poids de la grâce, Joseph Roth nous propose une réflexion touchante sur l'exil et ses leurres, sur le dialogue entre l'homme et Dieu, sur la justification religieuse de la souffrance, sur le vieillissement du couple et la paternité. Un grand livre débordant d'humanité, porté par la limpidité et la sobriété du style de l'auteur.