À la fin des années 30, la maison Zaltzer était devenue un lieu de villégiature idéal. Les habitués qui s’y retrouvaient chaque été,
célibataires et juifs pour la plupart, venaient là avec un but précis :
jouer aux cartes, boire et faire l’amour. Cet été-là, Rita est la première arrivée. Elle a hâte que les autres envahissent de nouveau la pension, pour lui faire oublier l’angoisse diffuse qui l’étreint. Mais ils se font attendre. Un orage éclate, le fleuve en crue se gonfle et déverse sa boue dans la cour de l’auberge. L’inquiétude monte elle aussi, se glisse dans les âmes, exalte les conversations. Le monde vacille, et de ce tohu-bohu émergent quelques images – une synagogue abandonnée, un bar, un pont sur une rivière. Et, très loin, comme en rêve, le rivage de la Terre promise. Proche de Badenheim 1939, avec sa ville d’eaux étrange et ses signes prémonitoires, ce roman d’Aharon Appelfeld est de ceux qui annoncent la fin d’un monde, celui d’une Mitteleuropa encore ignorante du sort qui l’attend.
« Au moment où j'écris, je vis toujours dans cette porcherie qu'est la Chine, et je me languis de pouvoir nettoyer mon âme en profondeur. » L'auteur de ces lignes, Liao Yiwu, signe le récit de quatre ans d'enfer dans les prisons chinoises. Sa faute : avoir écrit le poème Massacre à l'aube du jour où l'armée ouvrit le feu sur les étudiants de la place Tian'anmen.
« En prison, dit-il, j'ai connu le vrai visage de la Chine. » Le visage des truands et des marginaux, des victimes et des bourreaux, des condamnés à mort que l'on vide de leur sang avant de les exécuter...
Texte poignant, brutal, comique, lyrique, effrayant, plein de compassion, enraciné dans les espérances démocratiques martyrisées du printemps 1989, Dans l'empire des ténèbres bouleverse notre regard sur la Chine. C'est pourquoi Pékin a tout fait pour empêcher sa parution, volant à l'auteur ses manuscrits, jusqu'à ce qu'il choisisse l'exil en 2011.
Bien plus qu'un récit autobiographique, bien plus qu'un témoignage... une oeuvre littéraire inclassable qui vient s'inscrire dans la lignée des Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski ou des Récits de la Kolyma de Chalamov. (Céline Wajsbrot, L'Impossible, juillet 2012)
Liao Yiwu a écrit le livre le plus brutal et bouleversant de l'année, et il confirme que chaque mot est vrai. (Der Spiegel, novembre 2011)
Longues jambes, torse svelte, cheveux couleur de jais, par un matin froid de mars 1705, un gamin de quatorze ans, son baluchon sur l’épaule, approche des trois tours noires du château de Bazoches. Sa dernière incartade chez les carmélites de Lyon – passablement éméché, il avait pris d’assaut un corbillard pour rentrer au couvent – lui a valu d’être expédié auprès de Vauban pour apprendre l’ingénierie militaire ; et c’est ainsi que le périple commence. L’enfance à Barcelone, les années d’instruction en Bourgogne, l’engagement successif au sein des deux coalitions européennes qui convoitent la couronne d’Espagne lors de la guerre de Succession, jusqu’au siège de sa ville natale et au massacre qui entraîne la reddition de Barcelone le 11 septembre 1714 : sans rien omettre de ses frasques, un vieillard cynique et désabusé dicte, depuis son exil viennois, les Mémoires d’un picaro qui a écrit l’Histoire.
Satire historique et roman des passions humaines, Victus interroge les versions officielles des deux camps en donnant la parole aux véritables acteurs : les chefs de guerre, mais aussi l’armée des sans-grades qui ont défendu leur liberté jusqu’à la mort. De cette épopée vibrante et fantastique (presque) tout est vrai et tout est pourtant parfaitement invraisemblable. Barcelone l’irréductible, qui a tenu tête à deux empires et contenu pendant un an le plus effroyable des sièges, essuie la plus héroïque des défaites. Et entre rires et larmes, en lieu de tragédie, on se prend à croire au drame.
L'histoire de Jess Uck nous conte le destin courageux et sûr d'une belle métisse indienne. Comme Martin Eden, elle découvrira les possibilités émancipatrices de l'intelligence et du savoir. Mais, alors que Martin Eden sera conduit au désespoir, Jess Uck trouvera, après les épreuves traversées et son amour malheureux, la force nécessaire pour remporter la victoire sur sa condition d'origine.
L'histoire de Jess Uck est une parabole du triomphe de l'intelligence sur les superstitions. Triomphe de la ruse d'un jeune indien contre la force des Anciens qui ont fait montre d'injustice à son égard et à l'égard de la mémoire de son père.
Dans la dernière nouvelle du recueil nous assistons aux derniers moments d'un vieil indien abandonné par sa tribu, selon la coutume. Il se souvient de ses jours anciens, de sa force et de son égoïsme de jeune homme, force et égoïsme qui animent maintenant ses enfants : la loi de la vie.
Khalil et sa femme Ihsan vivent seuls dans un petit appartement de deux chambres avec séjour, qu'ils ne quittent pratiquement jamais. Depuis qu'il a pris sa retraite et que leurs deux enfants se sont mariés, ils n'ont plus rien à faire de leurs journées, sinon se quereller gentiment pour des broutilles, comme la manière de cuire les fèves, le choix des programmes télévisés ou la manie qu'a Khalil de commencer toutes ses phrases par « je pense ». Puis Ihsan meurt, laissant Khalil dans une extrême solitude, en proie aux soucis de la vieillesse, et c'est alors qu'il renoue avec son ancien quartier, ses anciens amis, et que le monde extérieur s'engouffre dans son vieil appartement, dont la porte reste désormais toujours ouverte...
Composé de courtes scènes apparemment banales de la vie quotidienne, mais dont chacune, sans le moindre artifice, s'ouvre sur des questionnements essentiels, ce feuilleton domestique est l'oeuvre ultime d'Ibrahim Aslân, décédé il y a quelques mois. Avec son style dépouillé, son regard minutieux sur les êtres et les choses, et la douce mélancolie qui s'en dégage, il nous plonge avec malice, comme par enchantement, dans l'étrangeté de l'ordinaire.
Ce n'est pas une autobiographie comme une autre que nous offre le poète libanais Abbas Beydoun dans ce livre, bien qu'il respecte scrupuleusement le fameux pacte qui consiste à se raconter dans un esprit de vérité. Ce sont plutôt onze miroirs où il se contemple, et qui se succèdent sans souci chronologique pour refléter chaque fois un moment de sa vie et ajouter une touche à son portrait. S'il commence ainsi par nous dire comment il a constaté, à l'âge de treize ans, que sa voix enregistrée dans un magnétophone ne ressemblait nullement à celle qu'il croyait avoir, il poursuit par sa découverte, à vingt-sept ans, de la fête de la Saint-Sylvestre, quand il s'est retrouvé par hasard dans une société beyrouthine occidentalisée dont il ne soupçonnait pas l'existence. Son aventure avec une parente délurée bien que voilée ou sa proverbiale maladresse nous valent des pages truculentes tranchant avec celles, poignantes, qu'il consacre à son insomnie chronique ou à son hospitalisation en France à la suite d'une dépression nerveuse...
Le biographe turc de Nâzim Hikmet se rend à Berlin, où un mystérieux personnage lui a donné rendez-vous afin de lui remettre des dossiers très importants concernant le poète. À leur lecture, il comprend qu'il s'agit de documents de police relatifs à la vie privée et l'engagement de Hikmet, alors réfugié en Europe de l'Est après avoir connu la prison dans son pays, et que son interlocuteur, qui se fait appeler «Ange», n'est autre qu'un ancien agent de la Stasi. Celui-ci, homosexuel et «vieux fusil», a été amoureux du poète et de sa cause. Dans une longue évocation de Berlin avant et après la chute du Mur, le biographe s'interroge sur ce personnage ambigu et sur les tragédies du XXe siècle. Il se souvient aussi de son grand amour, une chanteuse de cabaret dont il ignore qu'elle travaille désormais dans un lupanar sordide de la capitale de l'Allemagne unifiée. Construit en trois parties à la jonction d'Istanbul, Moscou et Berlin, ce roman rassemble tout ce qui traverse l'oeuvre de Nedim Gürsel : sa passion pour les villes et leur littérature, pour la Turquie et son histoire, pour l'errance et la poésie.
Recteur d'une des plus grandes universités des Pays-Bas, Sigérius est un homme bien sous tous rapports, grand mathématicien et grand sportif, ancien champion de judo. À cinquante ans, il est pressenti pour devenir ministre de l'Éducation et entrer dans le cercle étroit du pouvoir. Chef heureux d'une famille recomposée, Sigérius a élevé les deux filles de sa seconde épouse. L'aînée, Joni, est une jeune femme brillante dont il est fier.
Compagne d'un photographe prénommé Aaron, Joni a mis au point un système pour booster en secret son ascension sociale. Mais c'est compter sans la libido paternelle : chaque nuit, Sigérius rejoint sur le Web quelques créatures de rêve. Ainsi découvre-t-il une beauté ravageuse, dont l'élégance suggestive lui rappelle étrangement... sa fille Joni.
Après vérification, la belle alanguie sur l'écran de ses nuits est bien Joni, laquelle évolue sur un site pornographique dont elle est l'unique propriétaire, une entreprise qui nourrit l'ambition dévorante de la jeune femme.
Ce premier roman est digne des plus grands textes de la littérature noire d'aujourd'hui. Milieu du sexe et puissance planétaire du Web, violence extrême de l'image et destruction de toute morale : l'histoire de cette jeune femme d'affaires met en scène de façon grandiose la perversité de notre époque. Dans un monde où personne n'est ce qu'il paraît être, où le scintillement des écrans cache un magma de pulsions et de vice, l'irruption de la vérité provoque une monstrueuse explosion qui propulse les individus sur l'orbite de destins incontrôlés.
A l'été 2009, Miranda July travaille au scénario de son second film, une oeuvre attendue et qu'elle peine à achever. Durant ses pauses-déjeuner, elle se met à lire frénétiquement le PennySaver, le journal de petites annonces que tout le monde trouve dans sa boîte aux lettres aux Etats-Unis. Qui est la personne proposant une 'grande veste en cuir, 10 $' ? Le découvrir devient soudain une priorité - ou au moins, un très bon moyen d'oublier le scénario.
En compagnie de la photographe Brigitte Sire, July sillonne Los Angeles à la rencontre de vendeurs du PennySaver sélectionnés au hasard. Elle découvre à cette occasion treize univers profondément singuliers et émouvants qui exerceront sur son film comme sur elle-même une influence inattendue. Ce livre mêlant avec élégance récit, entretiens et photographies, le tout agrémenté de spontanéité décalée et d'humour pince-sans-rire, est à la fois un autoportrait de l'artiste et une description de l'autre face de l'Amérique, celle de la solitude et du besoin de communiquer malgré tout.
Dachenka : « vertébré de l'ordre des carnivores coquins et canins, sous-ordre des endiablés, genre des fureteurs, famille des farceurs, variété des facétieux à oreilles noires. » Avec humour et tendresse, Karel Capek nous conte l'arrivée de cette petite boule de poils qui bouleverse le fil de son quotidien. L'écrivain tchèque observe le développement de cette furie canine, la raconte, la décrit, la dessine et se met même au défi de la photographier, allant jusqu'à lui inventer des contes afin qu'elle reste tranquille. Facéties, espiègleries et badineries s'enchaînent dans ce récit - prisé par plusieurs générations de lecteurs tchèques -, qui séduira aussi bien les petits que les grands.